Éric CLÉMENS, Le sens de la philosophie, Presses Universitaires de Louvain, coll. « Petites empreintes », 2024, 160 p. , 16,90 €, ISBN : 9782390614449
Dans le sillage de la parution d’un ouvrage majeur, En étoile. Introductions à la philosophie (deux volumes) dont il prolonge ici les questionnements, le philosophe Éric Clémens livre des méditations décisives sur le sens de l’activité philosophique dans ce nouvel essai inclassable porté par une puissance conceptuelle innervée par la passion de penser. « Philosopher hors monde n’a pas de sens. Pour autant, la philosophie, même politique, n’a pas à fixer quelle politique doit être menée pour l’avenir de notre monde, encore moins quelles existences… Cependant, face aux persistances de la pauvreté et des inégalités, des dégradations du climat et de la biodiversité, des menaces et des réalités de guerres et de dictatures, sans oublier nos désirs et nos angoisses, que peut faire la philosophie ? » Dès l’entame, les enjeux sont posés : que peut-on attendre de la philosophie ? Que donne-t-elle à penser ? Comment nous oriente-t-elle dans l’action ? Dans son aptitude au questionnement, son creusement de la question du sens, que provoque-t-elle ?
Giboyeux, dense, ambitieux, heuristique, rétrospectif et prospectif, Le sens de la philosophie interroge au fil de chapitres, d’appendices, d’esquisses et d’un vade-mecum l’activité philosophique durant les septante-cinq dernières années et le flou de sa réception médiatique, l’exercice de la philosophie comme pensée du sens, sa confrontation à un défi interne contemporain, à savoir le nihilisme ou encore la déconstruction de l’idée « créer des concepts » en laquelle Deleuze et Guattari ont condensé la spécificité de la philosophie. L’indéterminé, le devenir, l’exercice de la dépense (au sens de Bataille), l’ouverture aux phénomènes et aux événements circonscrivent une activité philosophique qui, loin de se réduire à l’empyrée d’idées, à une histoire de concepts en apesanteur, de tendances, de mouvements décontextualisés, est ancrée dans le jeu du monde, dans l’expérience langagière. Éric Clémens mobilise une pensée indissociable d’ « une vie charnelle où s’entrecroisent le corps et le monde ». Au détour d’un chapitre, il déconstruit la notion d’intelligence artificielle, soulève l’usage problématique, abusif du terme « intelligence » dans l’expression « IA ».
L’héritage sur lequel le philosophe-écrivain s’appuie pour le relancer dans les eaux du présent a pour nom déconstruction, un geste qui, s’il a été posé par Jacques Derrida, compose un mouvement interne à l’histoire de la philosophie. La déconstruction des impasses, des dualismes de la métaphysique forme le réquisit d’un questionnement à l’écart des dogmes. Pratiquer la philosophie implique de facto de ne plus faire fond sur certaines des réponses qu’elle a données à la question abyssale « qu’est-ce que penser ? ». Au nombre des réponses qui ont cessé d’être pertinentes, qui ne nous ouvrent plus de possibles, l’auteur énumère la donation de fondements — lame de fond de la métaphysique —, la position de conditions a priori, l’établissement des limites de la philosophie critique, la thérapeutique du langage, l’objectif de forger des concepts. « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? »… La question hölderlinienne posée dans l’élégie Pain et vin rebondit et se reformule « Pourquoi des philosophes en temps de détresse ? ». Se tenant à la croisée de la philosophie et de l’expérience poétique, fictionnelle, infatigable arpenteur des liens et des brisures entre le réel, le logos et le phénomène, auteur d’une des œuvres les plus marquantes de la philosophie contemporaine, Éric Clémens clôture son essai par un texte poétique précédé de l’Appendice 3, « mes découvrements » dans lequel il ressaisit l’« expérience mouvementée » d’une vie consacrée à la pensée.
Véronique Bergen