Archives par étiquette : philosophie

Manifeste pour une pop’philosophie

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTERQu’est-ce que la pop’philosophie ?, PUF, 2019, 128 p., 7 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978-2-13-081634-8

Dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, manifeste novateur, ambitieux, taillé dans la vitesse de la pensée, Laurent de Sutter fait un sort au grand partage entre choses dignes d’être interrogées et choses reléguées dans l’inintéressant. À ceux qui, ranimant l’interrogation socratique « Y a-t-il une Idée de la boue, du poil ? », tranchent par la négative, à ces excommunicateurs de réalités dotées d’une valeur ontologique et épistémologique moindre voire nulle, cet essai qui a la fulgurance d’une flèche oppose la pensée joyeuse d’une égalité absolue entre tout ce qui peut faire l’objet d’un branchement. Composition musicale en 25 fragments, assortie de dix thèses sur la pop’philosophie qui renversent les Dix commandements sous-tendant l’exercice ordinaire de la philosophie, l’ouvrage s’avance comme une machine de guerre prolongeant, incarnant le plan de la pop’philosophie que Deleuze appelait de ses vœux. Plus exactement, Deleuze, tout en l’ayant partiellement mis en œuvre, le situait comme un horizon à venir. Continuer la lecture

Lucky Luke, un justicier blanc dans le lointain Ouest

Pierre ANSAYLucky Luke. La justice et la philosophie, Couleur Livres, 2018, 177 p., 16 €, ISBN : 978-2-87003-889-5

Philosopher à propos de Lucky Luke : voilà la proposition que nous fait Pierre Ansay dans son dernier livre, lui qui s’était déjà livré au même exercice avec Gaston Lagaffe (Couleur livres, 2012). On imagine sans trop de peine que l’improbable employé de bureau imaginé par Franquin puisse inciter à la réflexion par son insondable paresse et sa créativité biscornue.Par contre, c’est peut-être moins évident pour le poor lonesome cow-boy inventé par Morris, parce qu’il est d’abord un homme d’action.

Pourtant, quand Gaston passe son temps à être, Luc le Chanceux, lui, agit et, sur son terrain d’action, il est confronté à certaines notions que les philosophes ont coutume de traiter : le bien et le mal, l’ordre, l’autorité, la loi et la justice. Avec la nuance que ses auteurs destinent ces aventures à la jeunesse et qu’à rebours, par exemple, d’un Corto Maltese de Hugo Pratt, ils veulent d’abord faire sourire.

Continuer la lecture

Regard sur Jeff Koons

Laurent DE SUTTER, Pornographie du contemporain. Made in Heaven de Jeff Koons, La Lettre volée, coll. « Palimpsestes », 2018, 64 p., 14 €, ISBN : 978-2-87317-516-0

L’indignation qu’a suscitée l’installation Made in Heaven en 1991, plus récemment Les Tulipes, les ires et condamnations que soulèvent les œuvres de Jeff Koons dans le monde des critiques d’art (mercantilisme, opportunisme, infantilisme, mauvais goût…), Laurent de Sutter les ausculte, les dissèque au fil de Pornographie du contemporain. Made in Heaven de Jeff Koons, un essai audacieux, décapant, incisif qui part du symptôme Koons pour livrer les attendus d’une esthétique contemporaine. Un mot condense à ses yeux l’anathème dont Koons est victime : celui de kitsch dont il montre que Clement Greenberg en a fait le repoussoir du modernisme. Pour Greenberg, le kitsch est au modernisme ce que l’arrière-garde est à l’avant-garde. Le rejet du kitsch (vu comme vulgaire, académique, culture standardisée, démocratisation de l’art…) que partagent Greenberg et Harold Rosenberg s’appuie sur l’épineuse question de la définition de l’art, à savoir le partage entre un « art vrai, authentique » et la sphère du non-art. La division entre « grand art » et « art populaire », la visée essentialiste chargée de produire les canons esthétiques, les critères transcendants départageant l’art du non-art ont, depuis lors, été réfutées. Derrière la volonté d’exclure ce qui relève du kitsch, des stratégies de domination sont opérantes. Continuer la lecture

Relecture d’Aristote

Sylvain DELCOMMINETTE, Aristote et la nécessité, Vrin, 2018, 648 p., 45 €, ISBN : 978-2-7116-2736-3

delcomminette_aristote et la necessite.jpgDans Aristote et la nécessité, essai aussi ambitieux que magistral, Sylvain Delcomminette entend repenser la cohérence du corpus d’Aristote à partir du concept de « nécessité ». Analysant le rôle de la nécessité dans de nombreux domaines explorés par le Stagirite (logique, métaphysique, physique, épistémologie, éthique…), Delcomminette fait de ce concept un puissant levier apte à reconstruire la « nécessité » de la pensée aristotélicienne dès lors que la nécessité cesse de se confondre avec le déterminisme. S’écartant de l’interprétation « évolutionniste » d’une pensée aristotélicienne se remaniant au fil du temps, l’ambition de systématisation poursuivie dans l’essai vise à dégager la logique dynamique unitaire, la vie de la pensée d’Aristote. Continuer la lecture

Pensée et histoire de la franc-maçonnerie

Lambros COULOUBARITSIS, La complexité de la franc-maçonnerie. Approche historique et philosophique, Ousia, 2018, 583 p., 28 €, ISBN : 978-2-87060-183-9

couloubaritsis la complexite de la franc maconnerieProfesseur émérite de l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la philosophie grecque et médiévale, notamment d’Aristote, auteur entre autres d’ouvrages de référence — Histoire de la philosophie. Aux origines de la philosophie européenne (De Boeck, 2003), Histoire de la philosophie ancienne et médiévale (Grasset, 1998), La proximité et la question de la souffrance humaine (Ousia, 2005) —, Lambros Couloubaritsis poursuit dans La complexité de la franc-maçonnerie les réflexions développées dans La philosophie face à la question de la complexité (Ousia, 2014). Alliant la voie historienne et l’approche philosophique, il livre une somme novatrice et décisive sur le phénomène de la franc-maçonnerie, démontant les clichés, la vulgate qui entoure le mouvement, proposant des éclairages inédits. Continuer la lecture

Après la loi de Laurent de Sutter

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Après la loi, PUF, 2018, 272 p., 18 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-13-080144-3

de sutter apres la loi.jpgDans le sillage de Magic, Théorie du kamikaze, Laurent de Sutter signe avec Après la loi un ouvrage décisif qui révolutionne la pensée du droit. Au fil d’une érudition au service d’une inventivité conceptuelle, il démonte le règne du légalisme en Occident, analyse la corrélation étroite entre loi, ordre, raison, police et exhume ce que l’empire de la loi a dû étouffer pour triompher : l’invention du droit. Le réel que la loi a forclos a pour nom le droit. L’entreprise magistrale de Laurent de Sutter sépare deux régimes de pensée que l’on se plaît à confondre : celui de la loi qui, se tenant du côté de l’être, de la sanction, du châtiment, s’arc-boute au sujet humain doté de droits et de devoirs et celui du droit qui, se tenant du côté du devenir, de la casuistique, se fonde sur une personne humaine, animale, végétale… L’appel à frayer un au-delà de la loi entend retrouver le droit, c’est-à-dire la magie, la justice que le légalisme a bâillonnées. Le coup de force opéré par la loi consiste à affirmer que, sans elle, le monde sombre dans le chaos : seule l’hypothèse d’un désordre résultant de son absence donne « une justification à l’injustifiable ». Continuer la lecture

De Pierre Ansay et des passeurs en général

Pierre ANSAY, Spinoza au ras de nos pâquerettes, Couleur livres, 2016, 309 p., 19 €   ISBN : 978-2-87003-697-6

ansay-spinozaParaît que Spinoza est redevenu à la mode. Aussi bien dans les milieux anarchistes que dans ceux, plus à droite, des fervents de la liberté d’entreprendre. C’est que la pensée du gaillard, toute rigoureuse et précise qu’elle soit, n’en reste pas moins malléable, sujette aux interprétations les plus contradictoires. C’est qu’on ne peut pas se contenter de lire Spinoza. Croire, d’un coup, à la première lecture, être rentré dedans comme on dit. Spinoza, on le déguste à force de le côtoyer. Un peu. Beaucoup. Tous les jours. À force d’y revenir donc. De le relire. De ne pas hésiter à reprendre ce qu’on croyait avoir déjà compris. C’est ce que nous suggère Pierre Ansay en tout cas, grand admirateur d’un philosophe qui, à première vue, pourrait aisément paraître obsolète, complètement déconnecté – et pour cause : Spinoza n’est pas vraiment l’un de nos contemporains ! – de nos réalités et modes de pensée actuels. Continuer la lecture