« Ce qui compte c’est ce que les autres pensent de toi »

Eva MANCUSO, Je n’arrive pas à par­ler et à dire des choses en même temps, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2024, 112 p., 15, ISBN : 9782930822334

mancuso je n'arrive pas a parler et a dire des choses en même tempsLes gouttes, con­sid­érées cha­cune dans sa par­tic­u­lar­ité, ne for­ment pas pour autant ce que l’on perçoit comme étant de la pluie. Mais la pluie se com­pose bel et bien de l’ensemble de ces gouttes, qui tombent les unes après les autres, les unes à côté des autres, dans leur rythme, leur humid­ité et leur ori­en­ta­tion pro­pres. Le recueil d’Éva Man­cu­so crée une impres­sion sim­i­laire. Des phras­es, sans les indi­ca­teurs clas­siques mar­quant le début et la fin, qui se présen­tent une à une, en faibles pré­cip­i­ta­tions ; ou qui se den­si­fient à cer­tains moments, au sein des para­graphes, en ondées. Des énon­ci­a­tions, sou­vent à l’imparfait, qui mouil­lent de remé­mora­tions, de sou­venirs, de réc­its brefs. Et si ces phras­es sont envis­agées dans leur glob­al­ité, alors seule­ment le phénomène textuel appa­raît : la lec­ture-écri­t­ure sin­gulière de la con­struc­tion d’un être féminin.

Je n’arrive pas à par­ler et à dire des choses en même temps pro­pose qua­torze temps, qui pour­raient n’être qu’un seul ou des mil­liers, dans lesquels se détachent plus par­ti­c­ulière­ment trois fig­ures : celles du grand-père, de la grand-mère et de la nar­ra­trice. L’un élève des lap­ins qu’il tuera, l’autre les cuisin­era, la troisième ignore qu’elle les mangera. L’un pense, l’autre pense comme lui, la dernière s’interroge à présent. L’un et l’autre respectent des con­ven­tions tan­dis qu’elle, elle se soumet à de mul­ti­ples dik­tats sans trop savoir pourquoi. L’un impose, l’autre respecte, la troisième se reb­iffe à sa façon. Tous deux regar­dent cent fois les films qu’ils aiment, ceux qu’ils trou­vent beaux, et elle, de son côté, décor­tique l’éternelle mise en scène de la pre­mière fois, de l’acte et du plaisir. Ce sont ici quelques-uns des con­stats et des réflex­ions qui caden­cent la prose et le matéri­au mémoriel de Man­cu­so…

Une étrange dis­tan­ci­a­tion tra­verse le recueil. L’artiste dépose des faits et des états de fait. Elle n’explique rien, elle exprime. Sans pathos ni émo­tion. Et ses micros-rela­tions, soutenues par une langue neu­tre et une écri­t­ure inclu­sive, qui vien­nent et revi­en­nent, lais­sent envis­ager les soubasse­ments d’une édi­fi­ca­tion iden­ti­taire où une per­son­nal­ité peine à trou­ver ses fon­da­tions. Con­fu­sion du « oui » et du « non », inté­gra­tion de logiques gen­rées, alié­na­tion du corps au regard social, incar­na­tion chao­tique des ressen­tis… Autant d’entraves, dès l’enfance, qui jalon­nent et façon­nent l’élémentaire rap­port à soi. S’ensuit ici une lente décon­struc­tion vers une éventuelle réap­pro­pri­a­tion, que Man­cu­so mène avec une intel­li­gence mât­inée d’une fausse can­deur, d’une poignante sincérité : « je ne suis pas du fer qu’on frappe / mais je ne suis pas non plus de la terre glaise toute molle qu’on malaxe / et si je suis peut-être de la terre si je suis peut-être de la pâte molle je veux le rester / je ne veux pas qu’on écrase la terre / je ne veux pas qu’on l’étale avec les doigts / pour faire un vis­age / je veux rester trou­ble comme la flaque à côté de la grue à côté du canal ».

Samia Ham­ma­mi