Riton LIEBMAN, La vedette du quartier, Séguier, 2024, 277 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978-2-84049-969-5
Riton Liebman est comédien depuis plus de quatre décennies. Sa première apparition à l’écran remonte à 1977 dans Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier. Il a alors 13 ans. L’appel pour un casting est paru dans le journal et il s’y est présenté sans ses parents. Il est retenu pour un rôle aux côtés d’acteurs reconnus et sa vie bascule. Il découvre la vie sur le tournage, celle d’adultes sans complexes alors que lui vient d’un milieu où l’existence est guidée par des principes forts. Son père, Marcel Liebman, est professeur de sciences politiques à l’ULB, il est de gauche et ne manque aucune occasion de le manifester. Sa mère vient d’une famille juive, elle est psychothérapeute spécialiste de la méthode Gordon, mieux connue sous le nom de Parents efficaces. Chez lui, on ne rigole pas avec les principes.
Et puis il y a l’école qui lui rappelle chaque jour son jeune âge. Bref, le décalage est absolu entre les différentes réalités de sa vie de jeune adolescent. S’il a été choisi pour ce premier rôle, c’est en raison de sa grande liberté de parole, de son humour décapant, de ses airs de gamin qui n’a peur de rien et qui ne manque aucune occasion de braver l’autorité ou de faire un mauvais coup pour épater la galerie. Le tournage, c’est la grande vie, le chauffeur qui vient le chercher, la nuit dans un palace, le resto avec les stars, les réceptions bien arrosées où l’on se plaît à l’inviter pour mettre de l’animation. Et puis il y a la fin du tournage, le retour à la vie ordinaire, terriblement banale, où tout lui fait comprendre qu’il est dans une période de sa vie où il est encore soumis à l’autorité des adultes. C’est d’autant plus difficile quand la notoriété vient s’en mêler et que tout le monde l’accoste en lui lançant ces questions qui reviennent au long du récit comme une litanie : « Excuse-moi, mais c’est toi qui jouais dans Préparez vos mouchoirs avec Dewaere et Depardieu ? Dis-moi, il était sympa Depardieu ? Et Dewaere, il était génial, non ? Et Carole Laure, tu l’as vraiment baisée ? ».
Ce grand écart, il poursuit Riton comme un paradoxe qui lui empoisonne la vie. Quittant Bruxelles, sa scolarité et ses parents à 16 ans, il rejoint Paris, épicentre de son succès, pour être sûr de ne manquer aucune occasion. Mais il y mesure plus encore l’instabilité de sa position : son premier rôle le cantonne dans un type de personnage, on lui propose des rôles secondaires d’autant qu’il n’a plus pour lui le charme et l’innocence de ses 13 ans et, avec le recul, il résume ainsi sa vie d’alors : « Je croyais que le bonheur, c’était de ne rien foutre et sortir toute la nuit. » La nuit avec ses pièges, ses rencontres d’un soir, l’alcool toujours plus présent et vite accompagné d’autres substances. À telle enseigne qu’il ne parvient plus à jouer sans consommer, que ses frasques n’amusent plus grand monde, qu’il joue sa crédibilité, qu’il en devient insupportable ….
Incontestablement nourri d’un vécu tout à la fois éclatant et douloureux, La vedette du quartier s’interrompt alors que l’acteur est dans une impasse. Non sans avoir mis en évidence avec une rare sensibilité les troubles que peuvent générer la notoriété, l’admiration, les caresses étranges du succès et le désarroi dans lequel leurs manifestations laissent le plus souvent ceux et celles qui se laissent réduire par ce processus. Sa filmographie impressionnante nous permet évidemment de savoir qu’il n’a pas dit son dernier mot. Qu’il va déployer ses talents de créateur, de réalisateur, multipliant les expériences artistiques (théâtre, seul en scène, séries télévisées) avec un brio qui inspire le respect. Le roman qu’il nous donne fait suite à un spectacle du même nom qu’il a développé dès 2016 à Bruxelles puis à Paris. Sans nul doute la genèse de ce livre a-t-elle contribué à préserver la verve, l’authenticité et le franc-parler de Riton Liebman, l’articulation vive et rythmée du récit et sa poignante sincérité. À mille lieues des biographies formatées.
Thierry Detienne