801 kilomètres de poésie nomade

Tim­o­téo SERGOÏ, Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, Pré­face de Raoul Vaneigem, Arbre à paroles, 2024, 268 p., 18 €, ISBN : 9782874067464

sergoi marcher loin des écrans fait de nous des oiseauxPoète voyageur « aux semelles de vent », arpen­teur de la poésie du cos­mos, grand errant du verbe sauvage, Tim­o­téo Ser­goï n’a jamais pactisé avec les écrivains insti­tu­tion­nels, cotés en bourse, avec les assis et les fondés de pou­voir du poé­tique. Dans son dernier recueil poé­tique Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, il délivre un pro­to­cole d’action poé­tique qui prend la forme d’un texte s’étirant sur 801 kilo­mètres. L’exergue con­dense la visée du voy­age géo­graphique, esthé­tique et poli­tique : « 801 km de poésie / pour un marc­hand de yaourt / qui a voulu chang­er le monde ».

Rup­ture avec le joug des rou­tines, opéra­tion de guéril­la, plas­ti­quage des formes d’oppression du néolibéral­isme et du dire-penser qu’il impose… marchant durant deux mois et demi, de Namur à Brive-la-Gail­larde où vivent ses petits-enfants, Tim­o­téo Ser­goï a épousé le cycle cir­ca­di­en, longé la Meuse, dor­mi à la belle étoile, chez l’habitant, déposé sur huit cents kilo­mètres des textes qu’il a col­lés sur les murs, les fenêtres, sur des arrosoirs, des con­tain­ers ou des pan­neaux routiers. Le recueil com­porte les pho­tos des bancs, des plaques d’égout, des portes, des poteaux, des pneus, des bulles de verre, d’un Christ en croix sur lesquels le poète errant a gravé ses pen­sées, des éphémérides de l’insurrection, de la désobéis­sance qui font songer à la poésie action, à la poésie-éveil de Serge Pey, à ses bâtons, avec une touche de puis­sance vau­dou à l’écoute des mon­des invis­i­bles. L’ode à la Terre, à sa beauté est d’autant plus vibrante qu’elle s’élève sur une Terre saccagée par l’Anthropocène.

La Terre est morte, mes cieux,
Blessée par la lame du tracteur,
Soignée à l’eau de Jav­el,
Nour­rie d’insecticides,
D’alcools et de mégots,
Piquée d’ondes las­cives.

Charleville, Reims, Troyes, Nev­ers, Peyrat-le-Château, Tarnac, Tulle, Auril­lac… autant de sta­tions, de tra­ver­sées de vil­lages, de bois, de prairies, autant de poèmes lib­er­taires gravés, saupoudrés, semés, autant de ren­con­tres avec l’ombre de Rim­baud, avec Raoul Vaneigem, avec Miss Univers, avec le lan­gage des étoiles, des champs, du « grand bal des mon­tagnes bleues », his­toire de dénouer les lacets de la rage de se heurter à un monde pol­lué, à une nature saccagée, his­toire de haler des mots sauvages le long des fleuves, le long d’un monde qui s’effondre.

Le monde s’écroule, le monde se noie et nous ten­tons de sauver le peu que nous pos­sé­dons. Une rame. Une bouée de caoutchouc. Une botte. C’est vain (…) J’écris sur le poteau : « Je veux quit­ter le sang des cap­i­tales ».

Il y a aus­si la présence en fil­igrane d’Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone qui a été évincé, la com­plic­ité entre le lan­gage des arbres, des oiseaux, des lézards, de l’eau et le lan­gage du poète, le choix de la déser­tion loin d’un monde « car­nassier », la souche d’arbre qui accueille un texte signé Tim­o­téo après 252 kilo­mètres de marche.

Tout le monde se lève pour la Terre,
Pour l’eau, les zèbres, les mainates,
Les coqueli­cots et les lom­brics,
Les neiges mortes et les phos­phates.
Nos vies ont goût de guéril­las.
Pas d’actions chez les action­naires.

Leur chais­es sont en plein soleil
Et le Soleil a goût se rouille

Le soulève­ment de la Terre passe par celui de mots qui, ôtant la rouille des corps, des con­sciences, des désirs, nous recon­nectent avec les formes du vivant, avec l’énergie d’un lan­gage tra­ver­sé par la vie. Tim­o­téo Ser­goï expéri­mente un nou­v­el écosys­tème poé­tique, au plus loin de voca­bles sous con­trôle, ogémisés.

Véronique Bergen

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