Philippe LEUCKX, Ce fragile chemin des choses, Bleu d’encre, 2024, 15 €, ISBN : 978–2‑930725–69‑7
Philippe Leuckx (Havay, 1955) écrit abondamment : une soixantaine d’ouvrages poétiques depuis 1994, lit-on dans la notice biographique. C’est à la fois une force et une fragilité : en témoigne ici Ce fragile chemin des choses, un ensemble comportant deux parties à la fois distinctes et complémentaires, l’une à valeur mémorielle à propos de l’enfance, la seconde traitant de la vie et de la perte. Complémentaires sont les poèmes de ce diptyque en ce qu’ils évoquent les processus de la mémoire et du temps qui passe, en une déploration parfois mélancolique et avec l’aveu des confidences. C’est un chemin de vie que nous expose ici le poète, à la fois semblable à celui de tout homme et différent par ce qu’implique une sensibilité blessée, source de l’écriture. C’est sans doute, dans l’abondante production de l’auteur, le recueil le plus intime et le plus exposé :
Sans doute écrit-on
le même poème
chargé d’ombres
et de peines
tissé des mêmes flux
encré souvent
d’une mélancolie
tempérée
comme l’ordinaire
des jours
La nuit, l’ombre, le soir, le froid, sont les traces sémantiques d’un registre douloureux où substantifs et adjectifs disent la tristesse, la difficulté de vivre, le sentiment de la solitude et la perte, la mélancolie et la douleur. Dans l’air gris et la pluie, dans le vent et la peine se tissent les liens du poète et d’une face de sa vie :
La lumière a versé dans ce gris
de fin de journée comme s’il avait
plu
les murs peinent encore
à vouloir surgir du vert
et de ce ciel d’avant soir
j’écris sous le front
de sombres pensées
il me reste un peu d’air
à souffler sur les mots
De la perte émerge pourtant ce qui fait résilience à travers la faculté du poème à sans cesse creuser le noyau matriciel de la parole. De l’hiver ou de la mort, grâce au souvenir, émerge aussi une lumière nouvelle :
Tu as le souvenir d’une ville
toute blanche crayeuse sous
le soleil avec un tout petit
cœur pour en prendre l’éclat
l’odeur entêtante des jasmins
sur la peau de l’été
et ce silence de sieste
derrière les persiennes closes
le passé
ce germe fécond
dans les mots
Ce va-et-vient dans le temps et le travail de la mémoire sont flanqués par l’évocation de deux espaces tout aussi significatifs : dans l’enfance, les paysages agrestes de la campagne picarde ; plus tard la ville et enfin l’Italie, qui s’invite non seulement dans les images et le narratif du livre mais dans la langue même. La langue est avec la conscience mémorielle et l’éveil de la sensibilité un des trois viatiques donnés à tout homme pour vivre en pleine conscience. Car l’œuvre d’art n’est elle-même qu’une trace et ne sauve d’aucune solitude :
Tracer n’est pas toucher.
[…]
Écrire n’est pas toucher.
Toutefois, lecteur assidu de l’œuvre de Jacques Vandenschrick, Leuckx semble, malgré le soin mis à évoquer poétiquement la perte, douter des pouvoirs de la parole si celle-ci n’est pas d’abord, comme toute langue, perdue. Le poète, homme de risque et de partage, doit sentir, au cœur même du poème, le noyau qui n’est peut-être que le rien central dans le silence duquel tout se crée et autour duquel le poète répond à un appel. Il ne peut que se mettre à l’écoute de ce « rien », de ce « silence » pour percevoir, à son tour et comme en écho, l’appel de ce qui n’est pas dit, l’appel du « muet ». Ce non-dit est situé dans les « blancs », les vides qui recèlent l’énigme fondamentale de tout poème. Et de toute vie ?
Parfois on tend le visage
à qui peut comprendre
ce peu à saisir
ce fragile chemin des choses
imparfaites
que la main caresse
distraitement
parfois le visage se retire
de lui-même sans port
où s’attacher
Dans cet ensemble au propos métaphysique ambitieux, le poème dont le style disert est cependant très éloigné de l’écriture blanche, est comme les hautes herbes si régulièrement évoquées : une métaphore de la vie en sa difficile assomption, entre sauvagerie et douceur, obstacle et protection, force et fragilité.
Éric Brogniet
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