Remonter jusqu’à la langue de la Semois

Mor­gane EEMAN, Une joie longé­vive. Une épopée dans le bassin de la Semois, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 98 p., 13 €, ISBN : 9782875054913

eeman une joie longeviveÉcrire en revenant vers la source, la vie sauvage, les con­fins d’un lan­gage aqua­tique, écrire pour se retrou­ver en se recon­nec­tant à des mots qui ont fui, écrire jusqu’à attein­dre une zone de fusion entre les flux du poème et les flux de la riv­ière Semois… le chant d’amour que Mor­gane Eeman livre à la Semois suit les méan­dres d’un afflu­ent de la Meuse qui a bercé son enfance, qui a forgé les paysages, don­né nais­sance à la vie, autour duquel la faune et la flo­re se sont épanouies.

La Semois mar­que ses envies. D’Arlon à Mon­ther­mé. Partout où elle va, elle enseigne la lenteur pour tou­jours oppor­tune, et le mys­tère, la majesté du mys­tère qui n’a pas besoin d’être résolu.
Elle est la gar­di­enne d’un monde qui cerne la nuit autant que le jour, un monde au lan­gage ten­ant de la chimie, qui ne s’encombre pas de croy­ance. 

Que faire lorsque la sève de la vie s’assèche, lorsque les mots se taris­sent ? Dans le roman-poème Une joie longé­vive. Une épopée dans le bassin de la Semois, l’écrivaine et comé­di­enne Mor­gane Eeman suit le fil d’Ariane délivré par un mot qui sur­nage à la déban­dade, le mot « Semois » gorgé d’eaux qui datent du Miocène, dans lesquelles les Trévires, les Romains, les Ger­mains, les Français, les Belges, les Arden­nais, les Gau­mais se sont baignés. Le texte suit le mou­ve­ment de la riv­ière, remonte d’aval en amont, vers la mai­son d’enfance, vers la vie de la forêt, en direc­tion des liens entre l’humain et les autres formes du vivant, ces liens que le pre­mier a per­dus, saccagés, détru­its.

Au fil d’un voy­age ini­ti­a­tique, le « moi » qui se retrou­ve au con­tact de la Semois est pré­cisé­ment un moi délesté de son ego, de son anthro­pocen­trisme forcené, poreux à la nature. Quit­ter la ville, le fac­tice, la réal­ité aug­men­tée, affadie par le 2.0., fuir les pix­els, ces ser­i­al killers des instincts, regag­n­er les rives de la Semois afin que celle-ci coule dans les veines, écouter le temps de la riv­ière afin d’épouser son rythme, son débit… celle qui écrit se tient aux aguets, à l’affût de voca­bles qui n’enferment pas le monde, qui ne blessent pas le lan­gage des arbres, des rochers, des cerfs, des oiseaux. À même sa chair, ce roman-poème défait le principe anthropique, la hiérar­chie du vivant et Mor­gane Eeman se fait la gar­di­enne de la gar­di­enne nom­mée Semois ou encore Semoy, Set­zbaach, Ses­mara, Sas­more, Sesomiris, Ses­marus…

L’homme est-il des­tiné à penser éter­nelle­ment à échelle d’homme ? (…) de l’eau de la Semois dépen­dent tous les vivants qui l’entourent.

Cette quête d’un état sauvage « loin de tout cirque social », d’une har­monie avec le tout, d’une libéra­tion écopoé­tique trace un lit de riv­ière textuel qui tourne rad­i­cale­ment le dos aux cohort­es des chas­seurs, aux assoif­fés de béton et de virtuel, à tous ceux et toutes celles qui ont rompu « net le lien à [leur] biotope orig­inel ». En lisant Une joie longé­vive, on explore un texte écosys­témique qui entend habiter le monde en tour­nant la page ensanglan­tée écrite par le pré­da­teur humain. Ce pré­da­teur qui, s’étant domes­tiqué, a voulu domes­ti­quer le végé­tal, le minéral, l’animal, en lui et hors de lui. Après Au fond un jar­dinet étouf­fé et L’île quim­boiseuse, tous deux pub­liés chez mael­strÖm reEvo­lu­tion, Mor­gane Eeman expéri­mente des devenirs qui creusent des ponts entre des entités inter­con­nec­tées, qui font le grand écart entre les berges de la Semois et les barges des mots. 

Véronique Bergen