Anne ROTHSCHILD, Tourne et tourne le vent, Taillis pré, 2024, 63 p., 15 €, ISBN : 978-2-87450-224-8
En exergue du recueil d’Anne Rothschild, trois vers de l’Ecclésiaste (Quohelet, I, 6) évoquent l’irrémédiable mouvement circulaire du vent et, à l’instar du frontispice dessiné par la poète, annoncent une forme de vertige que les poèmes viendront nourrir. Le vent fou, seul témoin du naufrage qu’il survole sur les eaux bleues du désastre, donne le ton dès le premier texte. S’y inscrit d’emblée la référence aux textes dont Anne Rothschild s’est imprégnée pour construire le recueil comme l’histoire de Noé (Genèse VIII, 6-13), le Cantique des cantiques, Rutebeuf et Villon, des midrashim (exégèses bibliques) et le Coran.
La poète inscrit dans ces sources d’inspiration, l’entrelacement des émotions que lui inspire la violence du monde mais aussi celle d’épisodes personnels. Ainsi un infarctus qui a terrassé l’autrice nous donne à lire un texte bouleversant qu’elle commente dans l’appareil de références en fin de volume : « En juin 2019, j’ai subi un grave infarctus. Je portais autour du cou, une main, symbole commun aux juifs et aux musulmans ».
On y trouve le désarroi, l’angoisse, l’incrédulité et surtout l’espérance, fût-elle incarnée dans un talisman : J’erre à travers un bois de plus en plus sombre / cernée par le verglas coupant d’âmes brisées (…) / sans autre talisman qu’une main en argent / cinq doigts espoir en partage / autour de mon cou.
Au-delà de l’expérience intime, le désarroi qu’inspirent les événements tragiques dont l’actualité ne cesse de se nourrir, se traduit par des formulations d’une intensité incandescente. Ainsi, quelle vision de la guerre échapperait à ces vers ? : Un brasier des peuples assassinés un cœur explosé / combien de ténèbres / ont fracassé les berceaux les armoires profondes / surgit l’impossible chagrin de vivre / quand le halètement des sirènes / embrase de vieux chagrins dans des coffres verrouillés /(…) Ainsi, est-ce la mémoire partagée de la séparation qui nous accable ici : Tu as fui dans une parole / mangé par l’armure blanche du silence. Ainsi la mélancolie des bonheurs perdus s’incarne-t-elle dans le souvenir des citronniers lointains / de l’odeur d’herbe grillée (…).
On sait l’exigence de la collection de recueils publiés au Taillis Pré : en complétant ce livre d’un passionnant appareil de références, l’éditeur en fait une bibliothèque que l’on ouvre en fin de volume pour compléter la lecture, contextualiser sa composition et voir apparaître dans l’interstice du texte, le cœur battant de la poète. Était-elle cette fillette derrière une vitre embuée / (qui) suivait de son index / les lignes enchevêtrées des astres / (…) ? La poésie ici se nourrit du végétal autant que du céleste, les paysages de Méditerranée éveillent le frémissement né du scintillement brutal de la mer, mais aussi l’horreur qu’inspire l’éternelle cohorte des fuyants avalée par les marées (…).
La question alors nous étreint à jamais, réveillant la conscience que la poésie, et c’est son rôle, éveille de l’assoupissement :
quand l’eau vous emporte / et que déjà la rive s’éloigne / comment revenir vers la stridulation des cigales / et l’ébène d’une voix aimée ?
Jean Jauniaux