Un coup de cœur du Carnet
Anne ROTSCHILD, Conversations avec mes arbres, Le passeur, 2024, 250 p., 17 €, ISBN : 9782385210229
D’un solstice d’été à un autre, du lundi 21 juin 2021 au lundi 20 juin 2022, Anne Rothschild (poétesse et plasticienne qui pratique la sculpture, la gravure et la peinture) a tenu un journal d’observation de son jardin à Vic, dans le département du Gard, entre mer et Cévennes. Mais attention ! cet ouvrage est tout sauf un recueil d’anecdotes botaniques et naturalistes. C’est un livre-monde qui entraîne le lecteur à découvrir la terre entière et l’histoire des peuples et des civilisations, toujours indissolublement liées à leur environnement naturel. Ainsi, l’olivier nous emmène dans la Grèce antique et le jasmin d’hiver en Chine d’où il est originaire. Le cyprès est lié aux cultes depuis la Rome antique où on y accrochait les chevelures coupées de Vestales, gardiennes du feu sacré. Au fil des siècles, il a ombragé les sanctuaires, les portails, les églises, ce qui lui a valu d’être abattu en grand nombre durant la Révolution française qui y voyait la présence emblématique du clergé… Le cèdre majestueux est indissociable du Liban et du Temple de Salomon. Et que dire du laurier, l’arbre de la Pythie de Delphes et d’Apollon, avec les feuilles duquel est couronné le lauréat ?
D’emblée, le jardin d’Anne est présenté comme un avatar du « PaRDèS » (dont les lettres P R D S correspondent aux quatre niveaux d’interprétation de la Torah). Car travailler un jardin, le regarder, l’aimer et y vivre en vérité devient une mystique : « Planter, c’est relier les profondeurs de notre planète aux forces vives de l’univers. » Et « le jardiner accouche la vie ». Et parfois, il faut prendre des décisions difficiles et ‘sacrifier’ un arbre qu’on a planté et aimé. Si vous avez été sensible au roman Vie et mort d’un étang de Marie Gevers, vous ne pourrez qu’être touché par la mort du pin parasol « qui s’est fièrement défendu pendant deux jours. »
À mi-chemin du parcours de l’année, « Mardi 21 décembre – […] Voici six mois que j’écris ce Journal. Les jours s’enroulent. Les astres tournent. La Terre pivote sur son axe. Mes mots épousent les pas des saisons, la respiration des arbres. Mes cellules comme les arbres du jardin subissent le repli de la lumière. Mais demain, le mouvement s’inversera. La clarté rallongera et nos corps comme les végétaux adopteront la croissance nouvelle. »
Chaque page est un voyage, une invitation à la contemplation, une ode aux odeurs et aux couleurs, à la chute des feuilles et à la saveur des fruits, une promenade dans les traces ténues des insectes et des oiseaux, une résonnance avec les œuvres des peintres et des poètes.
« Ce journal pose [aussi] la question de notre place au sein de la nature » avec les approches si différentes, mais qui peuvent être complémentaires, de l’Extrême-Orient, du monde occidental et de la Torah. La Bible est d’ailleurs un grand jardin plein d’arbres et Anne Rothschild ne manque pas de citer avec beaucoup d’à propos à la fois les textes (des prophètes et des psaumes) ainsi que les traditions du judaïsme, comme, par exemple, la fête du Nouvel-An des arbres (Tou Bishvat) ou la fête des Lumières (Hanouka) liée au miracle de l’huile d’olive qui ne s’épuise pas pendant les 8 jours de la fête. Et, dans un autre ordre d’idées, découvrir que l’étymologie du mot ‘livre’ se trouve dans le ‘liber’ ou l’écorce de l’arbre, ce n’est pas rien !
Le lundi 20 juin 2022, le Journal va se refermer. « Durant ce voyage végétal, au fil des jours et des heurs, j’ai écouté les murmures des arbres. Déchiffré leurs messages, car, comme dit Rûmi : ‘les feuilles, telles des missives, portent des signes verts’. J’ai posé mes mains sur les écorces. Tâté leurs vibrations. Suivi leurs conseils. Pesé le poids des saisons. Bavardé avec les oiseaux, discuté avec les bêtes, goûté le vent, la lumière, la lune et les constellations. »
Ce livre ne se résume pas. La vie se résume-t-elle ?
J’aurais voulu écrire cette chronique en un immense calligramme, comme un grand jardin de lettres, de mots et de phrases nouées en troncs, feuilles, branches et racines. À défaut, on peut toujours rêver de disposer un jour d’une édition de ce si beau livre de vie en grand format, avec les estampages du pin parasol sur papier vergé (p.53), la dizaine de cuivres gravés autour des torsions, des crevasses et des bourrelets d’antiques oliviers (p. 61), les lavis réalisés pendant une année au gré de la vie d’un figuier (p. 77), les quatre planches de gravure du grand cyprès où « l’invisible construit le visible » (p. 215). Quel éditeur nous offrira ce cadeau ?
Marguerite Roman
