Amours paléolithiques, délires pédiatriques et mégalomanie zoologique

Cécile HUPINNe pas nour­rir les ani­maux, 180° édi­tions, 2024, 184 p., 20 €, ISBN : 978–2‑94072–136‑8

hupin ne pas nourrir les animauxCécile Hupin étonne et détonne. Man­i­feste­ment, écrire l’amuse. Si vous aimez les auteurs et autri­ces qui pren­nent leur pied en écrivant, vous ne vous ennuierez pas à la lec­ture de Ne pas nour­rir les ani­maux à con­di­tion d’entrer dans son jeu ou plutôt son délire.

D’emblée, elle entame son pre­mier roman avec une nar­ra­trice peu com­mune. Pour faire sim­ple et ne pas tout dévoil­er, limi­tons-nous à dire qu’il s’agit d’une jeune amoureuse les­bi­enne du paléolithique. Il y a 35.000 ans pour être pré­cis. Ce pre­mier fil con­duc­teur con­duit à un autre, apparem­ment plus terre à terre : la vie fruste d’un frère et d’une sœur, Wal­ter et Mary, qui ont repris l’élevage de bovins famil­ial. Leur vie serait toute tracée et il n’y aurait pas de roman si, à prox­im­ité de la ferme, un cer­tain John-John Mertens n’avait imag­iné s’emparer des ter­res, bétonis­er et con­stru­ire un hôpi­tal pédi­a­trique. Une sorte de folie acidulée à la Michael Jack­son. Cet hôpi­tal méga­lo­ma­ni­aque bap­tisé H.H. pour Hap­py Hos­pi­tal ressem­blera plus à un parc d’attractions, une fête foraine, un zoo. Pour combler de bon­heur les petitꞏeꞏs patien­tꞏeꞏs de familles aisées. Ces deux mon­des, celui de Mertens et celui de Wal­ter, vont se téle­scop­er à l’occasion du chantier de con­struc­tion. Les ouvri­ers « polon­ais, tigrig­nas, roumains, turcs, gagaouzes, slo­vaques, kur­des, mal­gach­es, lao­tiens », tous de beaux mâles, ne vont pas tarder à palier leur déracin­e­ment en reluquant Mary, laque­lle va exal­ter la sex­u­al­ité de cha­cun dans sa cabane à out­ils qu’elle ornera de pein­tures éro­tiques, à l’instar de la nar­ra­trice qui fit de même avec son amoureuse et amante en mode rupestre. De ces ébats, naî­tra une petite fille de père incon­nu, aus­sitôt orphe­line, sa pau­vre mère par­tie dans des souf­frances atro­ces. Mal­v­enue, la petite Astrud, oui Astrud, du nom de la chanteuse brésili­enne de bossa nova, Astrud Gilber­to qui fasci­nait son oncle.

Celui-ci se voit con­fi­er la petite, mais acca­blé par la mort de sa sœur et vu ses mal­adress­es fer­mières, il l’élève comme il élève ses veaux et s’isole du monde extérieur. Pen­dant cinq ans… Astrud échoue à l’hôpital né des caprices de Mertens dans un état physique et psy­chique que nous vous lais­sons décou­vrir et que vous pou­vez à peine devin­er tant l’imagination de Cécile Hupin est sans lim­ite. Elle se retrou­ve au milieu d’une douzaine de saint-bernards, d’une volière rem­plie d’aras rares con­fiés à un gar­di­en ama­zonien aus­si dérac­iné qu’eux, d’enfants pour­ris-gâtés. La cru­auté et le cynisme de Mertens aug­mentent au fur et à mesure que ses désirs sont entravés. La psy­cho­logue de l’hôpital voit dans les soins qu’elle tente de prodiguer à la gamine une mis­sion qui tourne à l’obsession égoïste. Quant à l’oncle, il se lance dans un com­bat pour ten­ter de récupér­er sa nièce.

Cécile Hupin mul­ti­plie les scènes déjan­tées et loufo­ques, par exem­ple celles des fêtes imag­inées par le patron méga­lo­ma­ni­aque de cet hôpi­tal. L’autrice a le sens des for­mules-chocs, du rythme, du sus­pense, des rebondisse­ments et ne s’embarrasse pas de nuances. Cer­tainꞏeꞏs trou­veront qu’elle va trop loin, d’autres s’en amuseront comme à la lec­ture d’une BD en mots ou à la vision d’un film des Mon­ty Python. On peut même voir dans Ne pas nour­rir les ani­maux une fable où la Belge mon­tre par l’absurde ce que l’homme est capa­ble de faire aux siens et à la nature quand il domine, exter­mine et refuse de met­tre la moin­dre lim­ite à ses désirs. Au risque d’une extinc­tion général­isée.

Michel Tor­rekens