Le récit-luciole d’Athane Adrahane

Un coup de cœur du Car­net

Athane ADRAHANE, Des luci­oles et des ruines. Qua­tre réc­its pour un éveil écologique, Le Pom­mi­er, 2024, 336 p., 22 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782746526891

adrahane des lucioles et des arbresIl est des livres qui bondis­sent comme des chiens-loups, qui pren­nent à bras le corps la ques­tion de nos rap­ports au vivant et lan­cent un chant en faveur de nou­veaux dia­logues avec le monde, les humains, la faune, les arbres, les océans. Philosophe, artiste pluridis­ci­plinaire, écrivaine, pho­tographe, chanteuse, Athane Adra­hane ouvre un chantier de réflex­ions, de pra­tiques éthopoé­tiques qui, s’appuyant sur les puis­sances du réc­it, délivre des cail­loux de Petite Poucette afin de ne pas se résign­er au monde des ruines qui com­pose notre présent.

Les alliés qu’Athane Adra­hane choisit afin de retiss­er des liens har­monieux avec les formes du vivant, afin d’habiter autrement la Terre, de retiss­er le monde com­pose comme un por­trait en creux (au-delà du « Je » per­son­nel) de l’autrice. Les qua­tre voix lit­téraires élues for­ment une bous­sole de textes-actions afin de nous ori­en­ter dans un monde qui som­bre. Il s’agit de Ven­dre­di ou les limbes du Paci­fique de Michel Tournier, de L’homme qui plan­tait des arbres de Jean Giono, de Moi, Chris­tiane F., 13 ans, droguée, pros­ti­tuée… de Chris­tiane Flescheri­now et du Petit Prince de Saint-Exupéry. Ces qua­tre éco-réc­its hétérogènes se livrent comme des inter­cesseurs nous éveil­lant aux manières de nous dépren­dre de la pen­sée dual­iste opposant l’humain au monde, d’en finir avec la hiérar­chie au som­met de laque­lle trône l’homos sapi­ens. Ce qu’ils nous révè­lent, cha­cun avec leurs har­moniques, c’est notre appar­te­nance au monde. La dis­pari­tion des mon­des du rhinocéros blanc, des bono­bos, des forêts, des êtres sac­ri­fiés par le néolibéral­isme sign­era imman­quable­ment celle des humains.

Désas­tres écologiques, désas­tres rela­tion­nels, désas­tres économiques. Ces effon­drements et saccages hantent nos actu­al­ités (…) Il arrive aus­si qu’au sein de ce que l’on pense totale­ment sec et éteint sur­vivent des graines de pos­si­ble, des brais­es de rêve, des sources en dor­mance. Dans le désert, il y a de la vie et des oasis.

Armée d’une lucid­ité sans faille, Athane Adra­hane sait que les actions mil­i­tantes, les com­bats écologiques n’endigueront pas les mégade­struc­tions en cours, ne fer­ont pas revenir les mil­liards d’animaux dis­parus, d’arbres par­tis en fumée. Ran­i­mant la ques­tion spin­oziste « que peut un corps ? », elle inter­roge ce que peu­vent les corps des réc­its (humains mais aus­si non-humains), le corps de la Terre blessée, aux abois. Si, creu­sant une pen­sée engagée qui excède la pen­sée du soin, du « care », si, face à l’urgence à agir, elle mesure la fragilité, la puis­sance impuis­sante des dis­posi­tifs nar­rat­ifs, elle en explore la capac­ité à réin­ven­ter le dia­logue, tis­sé d’affects et d’une pen­sée sen­si­ble, avec la planète. À la Terre vue comme une esclave, une manne de ressources, un objet à exploiter jusqu’à ce que mort s’ensuive, Tournier, Giono, Chris­tiane F., Saint-Exupéry mais aus­si Isabelle Stengers, Vin­ciane Despret, Starhawk, Ursu­laK. Le Guin, Gilles Deleuze, Félix Guat­tari, David Abram, Bap­tiste Mori­zot, Aldo Leopold, Davi Kope­nawa, les peu­ples autochtones… opposent la per­cep­tion de la Terre comme sujet, comme « per­son­ne à hon­or­er ».  

À toutes celles et tous ceux qui écrivent les dernières mesures du requiem du vivant, qui se pensent encore maîtres et pos­sesseurs de la nature, Athane Adra­hane lance un con­tre-chant de vie — des vies sou­vent minus­cules —, de vic­toires sur la béton­i­sa­tion des sols et des esprits. Les appels à un archipel d’actions locales, à des réin­ven­tions de lien avec le cos­mos, les ques­tion­nements sur les manières har­monieuses, respectueuses d’habiter la Terre n’engagent rien moins qu’une remise en ques­tion de la pro­priété privée. Cha­cun des chapitres des Luci­oles et des ruines. Qua­tre réc­its pour un éveil écologique se présente comme un mas­sif de graines qui fécon­dent des alliances, qui « repe­u­plent le paysage » (Isabelle Stengers). Cess­er de penser à échelle d’homme, « penser ‘comme une mon­tagne’ exige de se décen­tr­er, de ‘pren­dre en con­te’ non seule­ment le point de vue humain, mais aus­si la diver­sité des points de vie qui façon­nent un biotope et qui, de par leur inter­ac­tion, en assurent (ou non) la grande san­té. ».  

Il n’y pas d’égalité entre forces de destruc­tion et forces de créa­tions, entre ruines et luci­oles. Même au cœur de la dévas­ta­tion actuelle, de la destruc­tion sans retour de l’environnement, des écosys­tèmes, il y aura tou­jours des luci­oles, des agence­ments improb­a­bles, têtus, qui sur­giront des ruines. L’art du com­bat poéti­co-poli­tique, l’éthique de la terre, Athane Adra­hane les met en œuvre non seule­ment dans ses recherch­es, ses textes, mais aus­si dans ses engage­ments avec d’autres col­lec­tifs humains ou non-humains. Écrit par une sœur du Petit Prince, cet essai ful­gure comme une luci­ole. Ou plutôt comme un essaim de luci­oles qui, sou­vent, déjouent les mégapro­jets éco­cidaires et réen­sauvagent les corps et les con­sciences.

Véronique Bergen