L’amour est à réinventer

Un coup de cœur du Car­net

Elya VERDAL, L’amour en creux : là où est mon vide est ta place, Bleu d’encre, 2024, ISBN : 978–2‑930725–68‑0

verdal l'amour en creuxRési­dant à Brux­elles, Elya Verdal offre en ce pre­mier ouvrage poé­tique une explo­ration auda­cieuse de l’érotisme, mêlant sub­tile­ment la poésie, la nar­ra­tion et la psy­chothérapie. Née à Limo­ges en 1978, elle se con­sacre désor­mais à l’expression artis­tique et à l’écriture. Ce recueil de prose libre célèbre l’amour dans toute sa com­plex­ité, offrant une vision où l’érotisme se fond har­monieuse­ment avec le spir­ituel et le sen­suel. La prose poé­tique d’Elya Verdal cap­ture l’intensité des émo­tions humaines, offrant une expéri­ence de lec­ture immer­sive et émou­vante.

Dans L’amour en creux l’écriture est un pont vers l’amour, à tra­vers un lex­ique soigneuse­ment choisi pour sa puis­sance d’évocation. Elya Verdal explore des thèmes con­tem­po­rains abor­dés de façon poé­tique et sans tabou : le con­sen­te­ment, la rela­tion de cou­ple, la sex­u­al­ité, la mater­nité, l’argent ou encore la fini­tude, tout en offrant une réflex­ion actuelle sur la place de la femme dans la société. Elle décrit la ren­con­tre amoureuse sans con­trainte du car­can du cou­ple nor­mé, la rela­tion d’amour après #metoo et la place de l’homme ou de la séduc­tion dans le rap­port amoureux. Elle esquisse une propo­si­tion human­iste du lien amoureux où cha­cun peut trou­ver sa place sans injonc­tion au bien-être ou à la per­fec­tion. Une res­pi­ra­tion poé­tique utile dans un monde tour­men­té. Du livre, Elya Verdal tire égale­ment des per­for­mances poé­tiques, où ses mots pren­nent vie accom­pa­g­nés par la musique intu­itive de Char­lotte Boquet. Ces événe­ments sont une expéri­ence sen­sorielle unique, où la poésie devient une célébra­tion de la vie et de l’amour.

Le long réc­i­tatif amoureux d’Elya Verdal se pro­pose comme lec­ture du rap­port psy­cho-amoureux et un appel à expéri­menter à la fois physique­ment et spir­ituelle­ment sa dimen­sion répara­trice et sa com­plé­tude. Elle com­mence par assumer et recon­naître le vide, source de toute vie, comme l’ont soutenu toutes les mys­tiques, ori­en­tales comme occi­den­tales : Tout est à rem­plir. Rem­plir ici et main­tenant le creux dont chaque être humain est le récep­ta­cle, qu’il soit un homme ou une femme, telle est la fonc­tion du geste amoureux : si la femme con­sent à être pénétrée, c’est que cette ouver­ture est accueil et non-vio­lence faite à elle-même. L’homme n’est du reste pas plus réduit à la preuve vis­i­ble de son érec­tion que la femme ne peut être con­finée à sa nature de récep­ta­cle et de creuset fécond. Elya Verdal, d’un verbe authen­tique et sans cesse relancé à par­tir de sa médi­ta­tion sur les rap­ports entre l’amour physique et sa sym­bol­ique psy­cho-cor­porelle offre une pos­si­ble sor­tie de crise à l’être con­tem­po­rain pour qui aimer se réduit de plus en plus à un rap­port de force ou de con­som­ma­tion. D’une psy­cholo­gie de l’homme et de la femme en leurs com­plé­men­taires rap­ports physiques et affec­tifs elle tire une mys­tique de l’amour qui ouvre sur l’amour mys­tique : le texte se clô­ture d’ailleurs sur le mot creux, anaphore struc­turant le pro­pos du début à la fin, où les let­tres dis­per­sées typographique­ment sur la page après que le mot lui-même ait été préal­able­ment essaimé de manière lanci­nante par­mi des blancs typographiques, désigne un tétra­gramme sem­blable à celui qui iden­ti­fie l’Etre suprême par l’impossibilité à le nom­mer. Para­doxe fon­da­teur : le manque ou le creux sont la source des pos­si­bles, le creuset de toute vie. Comme la parole et le silence nais­sent du muet, l’union char­nelle et l’union des âmes ne sont pos­si­bles que par ce qui manque. Elya Verdal insiste sur la dimen­sion de non-vio­lence qui doit car­ac­téris­er l’union des con­traires, qui sont aus­si des com­plé­men­taires. L’éternité n’est pas alors la durée mais l’intensité et la pro­fondeur de l’instant : la ren­con­tre ouvre sur une heureuse com­plex­ité et non sur une quel­conque « pos­ses­sion ».

Si nous sommes sans âge, nous sommes légers et sans présage, et tout nous relie. Nous sommes sans présage, de ce qui advien­dra. Nul pronos­tic de ce que nous serons, en notre « nous ». Je ne sais de quelle forme se des­sine, notre unité. Si nous nous unis­sons, par la volon­té d’une ren­con­tre, je peux te recevoir sans augure.

Éric Brog­ni­et