Le guide des égarés (en Belgique, du moins)

François JANNE D’OTHÉE, Bel­gique. L’histoire sans fin, Nevi­ca­ta, coll. « L’âme des peu­ples », 2024, 96 p., 9 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 978–2‑87523–163‑5

jeanne d'othee belgique l'histoire sans finAu pre­mier regard, compte tenu du for­mat (à peine 90 petites pages) et de l’illustration de l’emballage (des cor­nets de frites qui alter­nent avec un motif typ­ique­ment magrit­tien), on pour­rait croire à un énième petit manuel de « savoir-bel­gi­quer », au mieux une sym­pa­thique déam­bu­la­tion livresque qu’on pensera à coin­cer dans son sac-banane entre deux paque­ts de spécu­loos, le temps de pédaler une après-midi entre Le Zoute et La Panne, s’il nous pre­nait de faire une pause lec­ture dans le Zwin.

Puis, dès la pre­mière page, le juge­ment se trou­ve réé­val­ué. Bien sûr, on savait depuis le héros bra­bançon créé par Jean Muno que, chez nous, cer­taines rues étaient coupées en deux par la fron­tière lin­guis­tique, mais il faut l’avouer, on igno­rait l’existence de ce petit vil­lage de L’écluse, dont François Janne d’Othée parvient à dédrama­tis­er l’absurdité fon­cière sans pour autant lui faire per­dre tout sérieux. Il fait plus fort encore quand, à la ques­tion ora­toire « Moules-frites, sur­réal­isme et autodéri­sion, sont-ce là les quelques ingré­di­ents de la Bel­gi­tude ? », il ose répon­dre avec un accent emprun­té au Picard (Edmond) : « C’est dans ce flou qu’il fau­dra débus­quer l’âme belge ». Nous voilà bien paf, nous les Dikkenek con­va­in­cus de tout con­naître d’un ter­ri­toire si petit qu’il n’y a sans doute pas grand-chose à en savoir, et main­tenant per­suadés que ce mince vol­ume nous ménage plus d’une sur­prise, oufti !, et d’une révéla­tion, allez dit !

François Janne d’Othée, jour­nal­iste inter­na­tion­al, nous fait déam­buler dans les moin­dres recoins de son pays natal et nous les éclaire tan­tôt à la lampe de mineur, tan­tôt au lam­pi­on de bal du 21 juil­let. Enjam­bant les évi­dences, bondis­sant sur les stéréo­types, cir­cu­lant en équilib­riste sur les lignes de crêtes de nos divi­sions internes, le pié­ton prend aus­si volon­tiers le train, fleu­ron nation­al depuis 1835, ou se perd au fil des canaux fla­mands pour trac­er une géo­gra­phie de cœur comme de rai­son. Les anec­dotes s’enchaînent, les noms foi­son­nent – d’esprits en quête d’innovation, d’athlètes, de mécènes, d’artistes – pour­tant ce cramignon ne donne pas le tour­nis. Au con­traire, embras­sant beau­coup il étreint bien grâce à son style sou­ple, et per­met de mesur­er, en quelques pages, notre ampleur et notre ampli­tude.

Chau­vin­isme cocori­quant ? Plutôt salu­bre piqûre de rap­pel sur nos com­plex­es et nos com­plex­ités, sur les défauts de nos qual­ités et l’inverse. C’est ce que sem­blent d’ailleurs con­firmer le prési­dent du Crisp Vin­cent de Coore­byter, l’historienne Els Witte et le comé­di­en Sam Touzani. Trois regards nuancés, trois sen­si­bil­ités invitées à dia­loguer avec l’auteur en fin de vol­ume. Au terme d’une fine analyse de la sit­u­a­tion poli­tique con­tem­po­raine, le pre­mier déplore la dif­fi­culté crois­sante à hon­or­er notre longue répu­ta­tion d’experts en com­pro­mis ; la sec­onde revient aux racines de l’orangisme pour retrac­er deux siè­cles de rap­ports Nord-Sud et d’évolution poli­tique lou­voy­ante, de l’unitarisme au fédéral­isme ; le dernier con­clut sur un éloge de l’hybridité et bran­dit la fierté d’être à part entière un pur « zin­neke », ce qui est encore un oxy­more con­forme à notre iden­tité pro­fonde.

Un petit ouvrage à met­tre en toutes les mains. Et d’abord celles des habi­tants d’Outre-Quiévrain.

Frédéric Sae­nen