Tatiana DE PERLINGHI, Terre Adélaïde, M.E.O., 2024, 216 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782807004610
Tatiana de Perlinghi, par ailleurs réalisatrice de documentaires, a eu la très bonne idée pour son premier roman de l’ouvrir, en épigramme, par le poème de Constantin Cavafy Quand tu partiras pour Ithaque. Cette Ithaque, c’est la « terre Adélaïde » du titre. Pas Ithaque exactement, mais l’île grecque juste en face : Céphalonie.
Adélaïde, alias Adèle ou Ada, la protagoniste du roman, se laisse enchanter, enfant avec son frère aîné Micha, par les contes de son grand-oncle Anatole. Celui-ci lui parle de cette île céphalonienne, de son aïeul intrépide pêcheur de poulpe et joueur de luth, de ses hautes ascendances russes même. Tout cela ressemble à un mystère et Ada se promet d’un jour le résoudre, d’autant que cet Anatole célibataire paraît énigmatique et volontiers discrédité auprès des siens. Oncle se dit Diadia en russe, et Adèle dira : Céphalonie est mon île et Diadia mon bateau.
Or celui-ci meurt à ses douze ans, et alors il lui en faudra, du temps et des cahots, pour décider de s’en aller par-là, en quête des origines familiales et donc des siennes. C’est bien d’ailleurs ce que chante Cavafy : souhaite que la route soit longue… Bruxelloise, on la découvre donc enfant auprès de parents trop conventionnels, dont le père a renoncé au rêve de s’installer en Australie, puis adolescente en révolte dans les années 1980, ses engagements politiques fascinés par les CCC (elle imaginait un pacte secret avec elles), puis férue de photographie, ensuite journaliste spécialisée dans les questions de société, les réfugiés et sans-papiers en particulier (et des pages très touchantes ici). On la suit dans ses amitiés – Jude et Raoul – dans ses amours, dans sa vie un peu chaotique, loin de son grand frère, d’abord animateur sur une radio libre, parti ensuite en Californie produire de la techno.
Puis, à 34 ans, tout semble se déliter autour d’elle : son amant érythréen la trahit en la quittant brusquement, son père meurt trop tôt et tout aussi brusquement, son amie Jude tombe enceinte, et même son journal d’ado en colère lui revient au visage… Ses repères s’étiolent, elle déprime. Alors, avec Jude précisément, qui vient tout juste d’accoucher, elle décide de tout lâcher, de faire vivre sa promesse oubliée, et part pour cette île grecque comme après le fantôme de son Diadia Anatole dont on apprend le passé de résistant, son invention qui le fit rentier, les raisons surtout pour lesquelles il ne resta pas en cette île enchanteresse de Céphalonie. Mais c’est bien là-bas qu’Ada finit par retrouver ses racines, devenant héritière d’une cabane et d’une histoire véritable, trouvant quelque chose comme une charpente pour se lancer complètement dans sa vie.
L’entrée en littérature que constitue un premier roman est toujours importante. Certes, la structure est étonnante, comme le côté enlevé de l’écriture, du moins toujours primesautière malgré les heurts dans la vie de Ada, ou le côté parfois échevelé du récit tardant peut-être à en manifester les enjeux. Mais l’entrée est réussie, et on se prend d’affection pour ce roman qui finit par trouver son orient à mesure que sa protagoniste trouve son Ithaque, cette Céphalonie où l’on goûte autant la simplicité rurale des vignes que le bleu céruléen perpétuel de la mer et les senteurs de figuier comme de sève de pin, cette île où l’on nage auprès des tortues marines que protègent des habitants à la beauté apollinienne et au profil de médaille — tortues sacrées symboles de fertilité et protectrices des hommes, telle celle de Hokusai reprise en couverture. Comme l’écrit Tatiana de Perlinghi en quatrième de couverture de ce roman attachant, certainement elle n’a pas fini d’explorer les méandres de ses origines.
Éric Brucher