Clarisse MICHAUX, La gaieté me sidère, Hourra, 2024, 72 p., 16 €, ISBN : 9782491297084
La gaieté me sidère, le recueil poétique de Clarisse Michaux s’est écrit depuis un déchirement, depuis une révélation livrée par une séquence du film de Chantal Akerman, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles. La spectatrice du film entreprend un pèlerinage qui gravite autour du film, du personnage de Jeanne, dans une attention à l’espace de la répétition, à la monotonie des gestes d’une ménagère enfermée dans la routine d’une vie. J. D., ses tâches ménagères et ses clients, la même chose. J. D., son fils, une dévitalisation de l’existence. C’est au cœur de l’expérience de la durée délivrée par Jeanne Dielman, filmée par Chantal Akerman que Clarisse Michaux s’installe, dans un dialogue avec la ménagère-prostituée de 1975. Comme si l’expérience de la durée morte, désintensifiée qui emprisonne Jeanne Dielman se prolongeait dans le temps écoulé entre la réalisation du film et sa réception cinquante ans plus tard.
Plutôt que se focaliser sur la spirale du dérèglement de la machinerie vitale, sur l’insidieuse irruption d’une brisure du schème sensori-moteur que Chantal Akerman donne à voir, le recueil arpente l’univers clos du film, son absence de dehors, s’empare de Jeanne Dielman depuis l’ennui qui la ronge. Un ennui qui, s’il consone parfois avec celui d’Emma Bovary, en diffère radicalement dès lors que l’emportement désirant, la quête de l’amour d’Emma en sont absents.
le désœuvrement
son désespoir et leur monotonie dans
l’enchaînement des jours
sans variété
Intériorisée, l’aliénation socio-économique n’est plus seulement une infrastructure sur laquelle repose le capitalisme. La prison est mentale nous dit Akerman. C’est dans les lieux clos de cette chape de plomb psychique que les poèmes nous font voyager. Dans l’échiquier du non-désir, de l’évidement de la question posée par Lénine « Que faire ? »
maintenant, maintenant entreprendre autre chose
n’a pas de sens car il ne reste que quinze minutes
qu’il faut supporter et maintenant J. D. pose
une question et la question que pose J. D. est
historique sa question est la question de Lénine et
je me demande d’ailleurs si ce n’est pas Lénine qui
pose la question de Dielman :
que faire ?
Au rétrécissement de l’espace vécu dans sa dimension claustrophobe répond le piétinement d’un temps qui s’enlise dans l’éternel retour du même. Dans la vision poétique de Clarisse Michaux, le meurtre d’un client commis par J. D. ne change rien au marécage de sa routine, ne surgit pas comme une césure hölderlinienne, comme un acte qui génère un événement trouant le train des choses. L’histoire, le futur et la nouveauté générée par l’événement, le rêve, l’évasion sont barrés, frappés a priori d’impossibilité. L’économie des gestes du personnage se traduit dans l’économie du verbe poétique, dans sa quasi-dépoétisation.
Dans un texte conclusif, l’autrice évoque la manière dont elle a été hantée par Jeanne Dielman, dont une séquence du film a changé sa vie en lui permettant de prendre conscience d’une autre façon d’endurer la durée (au cinéma comme dans la vie). Non plus sous l’angle de l’action et de ses corollaires — l’événement, l’héroïsme, mais sous l’angle d’actes désauréolés du feu événementiel. En opposant, un peu schématiquement, la posture masculine de ceux qui embrassent l’action et la posture féminine de « celles à qui l’action se refuse mais dont la vie est faite d’actes ». Une lecture qui fait pencher Jeanne Dielman du côté de Bartleby, le scribe de Herman Melville. Signalons que Florence Andoka publie une fiction vibrante qui suit la vie et l’œuvre d’Akerman, Rêve Akerman, aux très belles éditions La variation.
Véronique Bergen
Un extrait de La gaieté me sidère
Un extrait proposé par les éditions Hourra