Mon chien… n’est pas stupide !

Jean-Marc DEFAYS, Rêver­ies sur les coteaux, Mur­mure des soirs, 2024, 173 p., 20 €, ISBN : 978–2‑93123–520‑1

defays rêveries sur les coteauxLire Rêver­ies sur les coteaux à la suite du Poste restante de Frédéric Kurz ! Tous deux chez le même édi­teur. Pourquoi ce livre-ci n’a‑t-il pas inté­gré lui aus­si la col­lec­tion « Brèves du soir » ? Dès les pre­mières pages, n’est-on pas plongé, loin du roman ou de l’essai, dans le court et l’inclassable, des moments de réflex­ion ou d’émotion arrachés au défile­ment des jours ?

Lire à la suite, et réalis­er que toute per­cep­tion, toute cog­i­ta­tion sont en par­tie con­textuelles, c’est-à-dire pris­es en compte selon l’ordre de la décou­verte, l’humeur du jour… Ain­si, la jux­ta­po­si­tion des deux lec­tures amène, dans un pre­mier temps, à décrypter le réc­it-puz­zle comme plus égo­cen­tré, plus aigri, moins lit­téraire. Mais quelques pages suff­isent à dénouer la gangue de la com­para­i­son…

La littérature ?

Elle flâne dès le titre, Rêver­ies sur les coteaux ; enfle dès le sous-titre et sa référence, Car­nets du com­pagnon du promeneur soli­taire. Ensuite, elle se fait plus dis­crète, car Jean-Marc Defays priv­ilégie la flu­id­ité, le naturel :

Un corps qui vieil­lit, peine et endure n’a cer­taine­ment pas moins à enseign­er à l’âme que lorsqu’il fonc­tionne sans qu’elle ne s’en rende compte. 

Autofiction et distance

Pour se racon­ter, l’auteur zigzague entre deux caps : un chien nar­ra­teur philosophe et le maitre de celui-ci, un Jean « promeneur soli­taire ». Deux avatars ? La présence du chien intè­gre une ironie, un sur­plomb. Mais le « Carpe diem ! » a beau être sec­oué, remis en ques­tion, il se relève tou­jours. Quelle que soit la « la débâ­cle d’aujourd’hui », voire « la per­spec­tive de lende­mains pires encore » :

Aus­si vaut-il mieux, dit mon ami Jean, appren­dre à vol­er de ses pro­pres rêves, aus­si mod­estes soient-ils, que de s’en remet­tre à la bru­tale réal­ité des choses ou aux grandes illu­sions des autres. 

Le chien (un sur-moi ?) a tou­jours un temps d’avance :

Vivre, c’est se pro­jeter, sinon on ne fait que sur­vivre… 

La perte d’adéquation ?

Jean est un ancien enseignant, qui, après divers­es aven­tures de vie com­mune, préfère désor­mais vivre seul, avec son chien et son chat. Un mis­an­thrope en perte d’adéquation avec l’autre, le monde ? Un homme vieil­li, qui a des soucis oph­tal­mologiques et se décon­necte ? Il ne se recon­naît plus dans la glace, à tra­vers « ce por­trait rav­iné, empâté, déchevelé, ren­frogné » :

Sa vis­cérale espérance en un avenir meilleur a lais­sé la place à la crainte du lende­main ; le temps est devenu un défi, une men­ace, un sur­sis (…). 

Il est exas­péré : cette société promeut la course à la félic­ité et cul­pa­bilise l’état d’âme ; la sur­pop­u­la­tion gan­grène tout, con­tre­pointée par la soli­tude des indi­vidus, la fuite der­rière des écrans et des écou­teurs ; la van­ité humaine con­duit à la guerre, qui est en soi un « crime con­tre l’humanité » ; la sci­ence, « aveuglée par ses prouess­es », s’apparente à « un her­cule de foire stu­pide et dan­gereux ». Jean doute du pro­grès, des mots, aux­quels on fait dire tout et son con­traire, de son espèce même, vu « l’affolant niveau d’aveuglement, d’imbécillité et d’indignité atteint par le genre humain ». Le ver­dict du nar­ra­teur ani­mal, en surim­pres­sion, est sans pitié : « leur navire coule » et ils vont nous entrain­er.

Mais, in fine, les con­stats de Jean (ou de Jean-Marc Defays) ne sont-ils pas ceux de tout homme qui avance en âge et en lucid­ité ? Il voit les choses comme elles sont, sans fard. Ce qui n’interdit pas l’espoir et la joie : « ses émo­tions, ses sen­ti­ments, ses réflex­ions, ses con­vic­tions n’ont pas pris une ride », et le bon­heur l’attend quand il se fond dans la nature en com­pag­nie de son chien. Ou dans la musique, dans la poésie… Mieux même : passé telle ou telle décep­tion (une anci­enne condis­ci­ple jail­lit du néant mais y rep­longe illi­co), il suf­fit d’un seul être véri­ta­ble­ment vivant, par­ti­c­ulière­ment servi­able et hon­nête, et l’horizon, d’un coup, s’élargit :

Cette vis­ite a réc­on­cil­ié Jean avec le monde. 

La suite ?

Les Rêver­ies sur les coteaux vont amen­er sous nos pas de lecteurs une foul­ti­tude de sen­sa­tions et de réflex­ions. Douces, amères. Et on aimerait emboi­ter la foulée de Jean-Marc Defays, pour appuy­er telle obser­va­tion, nuancer ou décon­stru­ire telle autre, méditer, rêver…

Jusqu’à cette apos­tro­phe, qui s’érige en leçon de vie :

À mon exem­ple, mon ami a appris, sans tou­jours y réus­sir, à appréci­er les charmes de l’existence quo­ti­di­enne, aus­si ordi­naires qu’extraordinaires quand on en prend con­science. 

Philippe Remy-Wilkin