Courts circuits

Damien LEJEUNE, Mona Lisa mon amour, Bozon2x, 2024, 151 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931067–23‑9

lejeune mona lisa mon amourLa nou­velle est décidé­ment un genre lit­téraire qui se prête par­ti­c­ulière­ment à l’inventaire des vicis­si­tudes du genre humain. Par petites touch­es, en quelques mots, des car­ac­tères s’esquissent, des paroles s’échangent, des fig­ures appa­rais­sent en scènes brèves qui s’estompent bien­tôt, mais dont le voisi­nage des­sine une car­togra­phie aux ram­i­fi­ca­tions mul­ti­ples.

Ici, un cou­ple qui se fait face en deux séquences mati­nales à 44 ans d’intervalle, avec des bouf­fées de rage et de ten­dresse, dans le quo­ti­di­en d’un petit déje­uner. (1970–2014)

Puis un ascenseur qui ne vient pas au rez-de-chaussée d’un immeubles, des rési­dents qui passent, les effluves de par­fum qui per­sis­tent, des voix qui sour­dent par-dessous les portes, des odeurs de repas qui réveil­lent des sou­venirs et qui mènent loin. (Panne d’escalier)

Suit la ren­con­tre entre un fils et son père atteint de la mal­adie d’Alzheimer. Un dia­logue improb­a­ble, aux repères fuyants, où vivants et morts, passé et présent, colère et ten­dresse se bous­cu­lent et se super­posent jusqu’à la con­fu­sion totale entre­coupée de brefs moment de lucid­ité. (D’abord il y eut Papy)

Ou cette femme dans un train d’heure de pointe dont le regard tombe sur son voisin qui sem­ble étranger et qui far­fouille dans un gros sac. En quelques sec­on­des, elle échafaude un scé­nario du pire, une bombe qui souf­fle le com­par­ti­ment. Et puis s’impose la néces­sité absolue de le con­va­in­cre de renon­cer à ses meur­trières inten­tions … (Monique)

Nous croi­sons d’autres désor­dres, dont celui de cet homme qui s’est fait embauch­er au Lou­vre comme homme à tout faire et qui détourne l’attention d’un col­lègue niais pour emporter en douce la Joconde en vue d’un repas intime en face à face. (Mona Lisa, mon amour)

Sans oubli­er ce monar­que face à son bouf­fon cour­roucé, qui ordonne de le jeter aux oubli­ettes, puis se ravise et le remer­cie de ces mots : « Vous m’avez ouvert les yeux. L’homme n’est ni fou ni sage, il est tout sim­ple­ment sin­guli­er. » Une phrase qui pour­rait sur­mon­ter l’ensemble du recueil … (Alliées Nations)

Avec Mona Lisa, mon amour, sa pre­mière œuvre pub­liée, Damien Leje­une fait enten­dre une voix nou­velle, forte et libre qui se dégage des 14 textes dens­es qui com­posent le recueil. Son écri­t­ure est vive, volon­tiers ludique, jugu­lant le trag­ique en le met­tant à dis­tance :

L’allée qui menait chez Papy était bor­dée de chrysan­thèmes. Promesse d’un avenir inéluctable. Une fois passé la porte, le fardeau des choix imposés vous acca­blait de sa détresse. Tant d’avant, si peu d’avenir. 

Ludiques aus­si, le jeu per­ma­nent sur les mots, les sens détournés, les homo­phonies, les malen­ten­dus et néol­o­gismes col­lent au plus près la con­fu­sion des sit­u­a­tions évo­quées, con­tribuant au charme de ces fables, tit­il­lant sans cesse l’esprit du lecteur et con­tribuant sans con­teste à leur touchante human­ité.

Thier­ry Deti­enne