Le poème comme délivrance

Michel DUCOBU, L’ombre de l’aube, ill. de Manu Henrion, Coudrier, 2024, 18 €, ISBN : 978-2-39052-056-6

ducobu l'ombre de l'aubeL’ombre de l’aube, quinzième livre de poèmes du Namurois Michel Ducobu (1942), s’ouvre par un superbe frontispice (dont la reproduction orne aussi la couverture du livre) de l’artiste, lui aussi namurois, Manu Henrion (1951). Ducobu résumait ainsi en 2021 la démarche de cet artiste diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Namur :

Le comble de l’abstraction, c’est que l’artiste fasse abstraction d’une contrainte, considérée pourtant comme fondamentale : se priver entièrement de la représentation et s’en tenir strictement au non figuratif. C’est ce pari risqué que réalise, à chaque exposition à laquelle il nous convie, le peintre belge « abstrait », h-uman [signature de Manu Henrion, ndlr]. Tout en demeurant fidèle à ses fondamentaux esthétiques l’absence de sujet, la liberté créatrice de la recherche, le soin patient avec lequel il s’attache à brider son tempérament, l’artiste parvient – et c’est une sorte de surprise qui se renouvelle toujours fascinante – à nous faire sentir une présence, celle d’un paysage onirique, d’un rivage lointain, d’une crête insoupçonnée, d’une forêt envoûtante, d’une ville même surgie d’un songe voyageur. Une performance ? L’art maîtrisé, au contraire, de saisir, le temps d’un souffle, une trace rayonnante de l’invisible.

Une trace rayonnante de l’invisible, n’est-ce pas là l’essence même de l’œuvre d’art et donc aussi du poème ? Ce qu’entend dire le titre en forme d’oxymore de cet ensemble de 40 textes eux-mêmes tous titrés : L’ombre de l’aube. Dans un roman de Ducobu, Seul & seule, le narrateur confiait :

Pour tenir, il faut que tu aies gardé le goût, la trace, même minuscule, d’un atome de temps plein.

Le poème ne provient-il pas de la vibration de cet atome de temps plein ? Ne témoigne-t-il pas de la résonance (ou de la résilience) née d’une conscience affrontée à la nature et à son destin ? L’ombre d’une aube n’est-ce pas désigner la complémentarité du jour et de la nuit en leur mince frontière ou celle qui désigne le mouvement même de la vie et de la mort inextricablement intriqués ? Dans sa préface, Pierre Guérande, entre autres propos, précise qu’en ce recueil « […] une même page évoque bien souvent à valeur égale la souffrance et la joie comme deux cohabitants obligés ! Tout naît de la nuit et irrémédiablement y retourne : l’ombre de l’aube est tout entière faite de ce clair-obcur dont triomphe, éphémère, la lumière revenue. »

Toute aube n’est vraie qu’endormie
au secret d’une langue ténébreuse
qu’on ne parle à peine qu’en rêvant
[…]
Toute aube est une clairière d’heure
heureuse le temps d’un drap blanc
hissé droit sur le deuil du sommeil
le corps se lève vers l’horizon clair
et le bras montre le voile de l’étoile.

Tous les titres des poèmes, dont on notera le caractère très architecturé et presque classique sans qu’il soit pour autant convenu, évoquent le mouvement et le passage. Les poèmes eux-mêmes en traduisent la dynamique à travers l’équilibre subtil entre la régularité de leurs vers, leurs assonances, leurs enjambements ou encore parfois leurs rimes et une certaine liberté sinon diversité musicale de composition. Ils en témoignent aussi dans la symétrie de leurs enchaînements comme dans le vocabulaire ou les images.  Cette transitivité formelle répond à la transitivé du propos métaphysique. Ainsi la cadence régulière des vers ou de la construction des strophes se trouve dynamisée par un même mouvement stylistique traduisant une forme d’aller-retour :

Mon fleuve fidèle est favorable
Que je m’y noie ou y rame            
À contre-courant de la source
À contre-mourant de la vie
          

Ducobu, s’il est proche de la poésie d’un Jean Mogin ou d’une Lucienne Desnoues (Quatre âtres de rigueur, 1979), est aussi sensible à la forme condensée du hai-ku japonais (Le bol et le bouleau, 1984). Le caractère élégiaque de sa poésie se double d’une recherche de l’Un qui entend dépasser une vision manichéenne de l’existence : c’est ainsi qu’il réalise une synthèse poétique personnelle proche d’un lyrisme de la métamorphose qu’il exprime en désignant la poésie comme permettant l’évocation d’une « étoile invisible » ou nous permettant contre tous les heurts et bruits du monde « de tenter l’utopie d’une pure page de paix, d’un léger livre de délivrance. » Il n’est donc pas étonnant que le premier poème du recueil évoque la leçon baudelairienne ou que le poète suggère de quoi est fait son art poétique en rappelant ces mots du peintre Georges Braque :

J’aime la règle qui corrige l’émotion
J’aime l’émotion qui corrige la règle.

Éric Brogniet

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