La récolte des verbes …

Pas­cal FEYAERTS, Racines de l’éphémère, Pré­face de Philippe Col­mant, Illus­tra­tions de l’auteur, Coudri­er, 2024, 61 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–066‑5

feyaerts racines de l'éphémèreAlter­nant créa­tions pic­turales en noir et blanc et lignes poé­tiques cour­tes, Pas­cal Feyaerts chem­ine de page en page au fil d’évocations brèves. Le recueil Racines de l’éphémère se com­pose de médi­ta­tions – si ful­gu­rantes qu’elles sont proches de l’aphorisme (Il suf­fit par­fois d’une seule / larme pour se noy­er) – et d’illustrations réal­isées par le poète.

Celles-ci entre­laçant racines végé­tales et engrenages mécaniques d’horlogerie, mêlent dans ces deux sym­bol­iques la marche du temps : l’envol immo­bile de l’arbre et l’irrépressible mou­ve­ment hor­loger. Deux déplace­ments qui mesurent l’irrémédiable des­tin des heures qui nous sont don­nées, ces (…) fron­tières (qui) nous façon­nent, / nous frac­tion­nent / en petits dés à coudre. Ces derniers seraient-ils l’instrument de la con­struc­tion poé­tique ?

Dans son éclairante pré­face, le poète Philippe Col­mant – dont on se sou­vient de la Tec­tonique du temps –, iden­ti­fie la part de mys­tique qui tra­verse le recueil dont le titre est « proche de l’oxymore ».

L’éphémère est le fonde­ment du ques­tion­nement de Feyaerts. Par l’approche poé­tique de celui-ci, et par la forme brève, l’auteur prend appui sur l’incertain pour inter­roger l’identité créée par l’écriture : Ma lumière devient le tré­sor d’autrui,  / je lègue mon obscu­rité en héritage / au néant et, jalouse­ment, je veille / sur la récolte des verbes.

Feyaerts inter­roge l’arbitraire lin­guis­tique (Qui a décidé que le vert était vert / et que le rouge saigne ? ) et la force aveu­gle qui con­duit l’écriture poé­tique à par­tir du silence et de l’obscurité. Est-ce cela la poésie, ce point incan­des­cent dont l’éclat per­met de nom­mer à la fois l’inconnu que nous sommes et l’univers qui nous con­tient : Juste un pas­sant / par­mi les ombres, ivre / d’attendre la lumière / qui saura enfin le nom­mer.

Jean Jau­ni­aux