« pour tenter et tendre à »

Anne HERBAUTS, Où il est ques­tion de main et de météore, Esper­luète, coll. « Hors-for­mats », 2024, 48 p., 25 €, ISBN : 978–2‑35984–192‑3

herbauts où il est question de main et de meteoreDans une vie d’humain, définir ce qu’est la réal­ité se révèle une tâche ardue, et même vaine. On peut lui don­ner des con­tours, l’appréhender à tra­vers nos prismes (des plus rationnels aux plus émo­tion­nels, des plus cor­porels aux plus men­taux), se la fig­ur­er (en pen­sant la décrire avec objec­tiv­ité). Tout est finale­ment his­toire de per­cep­tions, ce que l’artiste Anne Herbauts ques­tionne, à sa façon, une nou­velle fois dans Où il est ques­tion de main et de météore.

« Sur la table, du bout du doigt, j’ai déplacé une miette. Et la miette est dev­enue météore. » Ces mots inau­gurent la réflex­ion de Herbauts qui « du doigt, dans les lignes du petit matin, […] cherche le point, le point du jour ». Un moment fugace, « si ténu qu’on ne peut le saisir réelle­ment ». Il se devine, se reflète, s’entrevoit, et déjà n’est plus. Il est lois­i­ble alors de le rejouer et de le réin­ven­ter à sa guise, afin de peut-être le percer, dans les traits, les notes, les odeurs, les lumi­nosités, les mots aus­si. Car « le réel devient pal­pa­ble par le con­cret des mots, l’image des mots ».

La propo­si­tion artis­tique de Herbauts, femme de let­tres et d’illustrations, tient dans ce mou­ve­ment de recherche per­ma­nente, de (re)création et de (re)transcription de phénomènes à la fois infin­i­ment petits et démesuré­ment grands. S’emparer de l’aube par l’impression qu’elle laisse sur la paume, les couleurs qu’elle imprime sur les rétines, le mir­a­cle frag­ile qu’elle révèle. Comme lorsque l’on touche de l’entendement et de l’émotion un texte, que l’alignement se pro­duit un instant et s’évanouit aus­sitôt. On l’a com­pris, cerné, ressen­ti, et pour­tant il sera impos­si­ble de l’expliquer en ter­mes intel­li­gi­bles. Il serait des évi­dences qui se vivent et n’existent qu’en soi.

Chez Herbauts, à une for­mu­la­tion qui s’efforce et explore, s’ajoute un autre impératif : « […] ten­ter d’être juste en dehors de l’image. Juste der­rière. Plus loin. À côté. Comme une anti­enne qui [la] pro­tégerait de la séduc­tion pre­mière de l’imagerie. L’illusoire illus­tra­tion. » Ce que l’artiste réus­sit avec force dans cet ouvrage, où les dessins glis­sent de tech­niques (pas­tel à l’huile, aquarelle, etc.) en motifs remod­e­lant son univers sin­guli­er, élar­gis­sant le champ des pen­sées. Des matri­ochkas représen­tées en fig­u­ra­tion pré­cise aux gouttes nervurées en pas­sant par des mon­tagnes pointil­listes et des racines éclaboussées, le tra­vail de Herbauts, cohérent dans ces sail­lies impres­sion­nistes par­fois décon­cer­tantes, s’inscrit pleine­ment dans cette atten­tion à la non-redon­dance tracée. Et comme rien n’est défini­tif et que tout recom­mence éter­nelle­ment, Herbauts peut sere­ine­ment con­clure : « Et, dans le matin suiv­ant, du bout du doigt, j’ai déplacé un météore. Et le météore est devenu miette. »

Samia Ham­ma­mi

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