Isabelle SCHMIDT, Happée par la mer, Flammarion, 2024, 416 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782080454461
Gisèle, trente ans, est factrice dans un village breton, Plougasnou. Plutôt solitaire, elle vit avec Bidule, son chat, et Boris, un homme totalement lisse et prévisible. Les habitants l’apprécient et se sont habitués à cette jeune femme, peu causante, mais à l’écoute. Gisèle commence toujours sa tournée chez Odette qui tient une crêperie et attend de pied ferme les cartes postales de sa fille partie faire le tour du monde avec son copain. Odette dont elle connait toute la vie ou presque, et qui petit à petit prend une place importante dans la sienne. Elle passe aussi tous les jours prendre un thé chez son amie Clémentine qui travaille dans le café du village.
Tout bascule dans la vie de Gisèle la veille de Noël, période qu’elle déteste par-dessus tout : suite à une restructuration, elle est licenciée et, dans la foulée, elle quitte Boris qu’elle n’a jamais vraiment aimé. Cet électrochoc ravive le passé. Car peut-être que tout a commencé à basculer quatre ans plus tôt, lorsque Gisèle a dû faire le choix difficile d’avorter et a fui sa région natale du Nord. Elle s’adresse souvent à cet enfant qu’elle n’aura jamais et qu’elle a prénommé Théo. « Ne pas geindre, ne pas me plaindre. Cadenasser. Oublier. Ne plus sentir ce ventre que j’ai vidé. » Elle comble le vide de son existence – et de son ventre – avec des carnets qu’elle remplit de mots et des biscuits qu’elle ingurgite jusqu’à en vomir. Mais les souvenirs gagnent toujours à ce combat et sont tenaces.
De l’autre côté du village, Paul laisse des messages à une femme, Clotilde, qui l’a abandonné du jour au lendemain, sans explications. Depuis cinq ans, il attend son retour, inlassablement, et vient l’attendre tous les vendredis dans un bar qu’ils ont fréquenté. Tout le village connait l’histoire de Paul qui a été délaissé par sa bien-aimée et se terre depuis dans son grand manoir. Gisèle découvre cette histoire et en est attendrie. Peu à peu, leurs deux destins se frôlent, s’assemblent, mais vont-ils réussir à s’amarrer ensemble ?
« Il est des âmes qui sont faites pour passer quelques jours dans nos vies, comme quelques jours de pluie. » Le roman s’ouvre sur ces mots. Il est en effet des âmes qui ne font que passer et dont les quelques instants partagés laissent un gout de trop peu. D’autres âmes s’éclipsent rapidement en laissant un gout amer ou un grand vide. D’autres encore s’éternisent… Happée par la mer évoque ces êtres humains, seuls, amoureux, en manque d’amour, brisés par la vie, désespérés, nostalgiques, faillibles. Vont-ils sombrer ou au contraire se laisser guider vers la lumière, attraper les bouées de sauvetage qui leur sont lancées ? La douceur de la vie ne succède-t-elle pas souvent à la violence ? « Le bonheur se faufil[e] à travers la maille du drame. »
Ce premier roman, publié aux éditions Flammarion, est rythmé par les saisons qui passent, tout comme le temps et les nuages. Isabelle Schmidt met au cœur de son récit la maternité, qu’elle soit un besoin, une nécessité, un poids ou un regret. Il est question aussi de maladie, de violence familiale, de résilience, de dépression, mais surtout d’amour, qu’il rende heureux ou tue à petit feu, qu’il aliène ou soit inconditionnel. L’autrice construit intelligemment son intrigue : deux parcours en parallèle qui finissent par se croiser et faire route commune. Elle se plait aussi à dépeindre un microcosme villageois, les âmes qui le peuplent et les personnages qui gravitent autour de la narratrice, Gisèle, et de Paul.
Émilie Gäbele