Isabelle SCHMIDT, Happée par la mer, Flammarion, 2024, 416 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782080454461
Gisèle, trente ans, est factrice dans un village breton, Plougasnou. Plutôt solitaire, elle vit avec Bidule, son chat, et Boris, un homme totalement lisse et prévisible. Les habitants l’apprécient et se sont habitués à cette jeune femme, peu causante, mais à l’écoute. Gisèle commence toujours sa tournée chez Odette qui tient une crêperie et attend de pied ferme les cartes postales de sa fille partie faire le tour du monde avec son copain. Odette dont elle connait toute la vie ou presque, et qui petit à petit prend une place importante dans la sienne. Elle passe aussi tous les jours prendre un thé chez son amie Clémentine qui travaille dans le café du village. Continuer la lecture

Gaspard a dix ans et un gros problème : avec ses meilleurs copains, Nils et Arto, il a découvert que leur super terrain vague allait être remplacé par un supermarché flambant neuf. Mais ce terrain, c’est là où ils jouent tous les jours depuis qu’ils sont tout petits ! Ils y ont construit leur cabane, un terrain de billes ultra complexe, un parcours à vélo avec racines-obstacles… En bref, l’heure est grave. Mais les parents de Gaspard ne semblent pas s’en apercevoir, estimant que c’est dommage, certes, mais dans l’ordre des choses. Alors il réfléchit : est-ce à lui à accepter la situation ? Mais des supermarchés, il y en a tout plein, alors qu’un terrain de jeux comme ça, dans le quartier, il n’y en a qu’un ! Gaspard se dit que, parfois, il faut essayer de changer les choses qui ne sont pas justes. Mais comment faire ? Écrire au directeur du supermarché ? Faire une pétition ? Une grève de la faim ? Une Z.A.D. ?
Heureuse initiative due à Yves di Manno et Philippe Mikriammos qui nous permet de prendre aujourd’hui la mesure de l’importance de l’œuvre de Daniel Fano : préparée avec l’auteur de son vivant, cette édition couvre trois décennies de création poétique. Fano avait retrouvé des écrits de jeunesse, sur des feuilles de papier pelure quelque peu abîmées par le temps et l’humidité ; à ces inédits oubliés s’ajoute une réédition de ses premiers livres depuis longtemps épuisés : on trouvera donc des inédits composés entre 1969 et 1974, les recueils Souvenirs of you et Chocolat bleu pâle datant de 1980 ainsi que des poèmes des années 1980 à 1993, puis La nostalgie du classique (1997–1998) avant Pour (ne pas) finir, trois textes des années nonante. Elle complète avec bonheur
Le goût du paradoxe et de la provocation chers à Laurent De Sutter a‑t-il atteint dans ce livre le comble de l’insolence avec l’apologie de la faiblesse ? En rien : l’effort passionnant de ce penseur turbulent, sa généalogie subversive des idées qui dictent notre mentalité de savoir pour le pouvoir, porte en effet au-delà de toute clôture dominatrice de nos façons de penser et d’agir. Car il s’agit bien d’un effort (Super) d’attention flottante (-faible) et non moins vigilante pour penser loin des forces de maîtrise et d’assujettissement où notre modernité s’est enlisée en voulant nous « gouverner ». 


Après l’ouvrage À la proue (avec Pierre Mertens, paru chez CFC Éditions), où elle évoque son métier de libraire, Muriel Claude nous livre un premier recueil poétique, Arrangement floral. L’ikebana compose à la fois la toile de fond d’un recueil qui en épouse l’esthétique (le jeu entre le vide et le plein, la concision de la forme) et un motif poétique qui autorise l’exhumation de sensations, d’événements de l’enfance. L’art floral japonais n’agit pas comme un filtre qui délivrerait une valeur métaphorique mais s’élève au rang d’un analogon d’une démarche de l’esprit, au rang d’une codification végétale afin d’explorer les traces de l’intime. 

Le narrateur de ce roman, Le Grand Lézard, le sixième de Charly Delwart, mène une double vie : la réelle, où plus rien ne fonctionne, la nocturne, la rêvée, où tout lui réussit même s’il se retrouve dans la peau d’un nain ! Introspections existentielles, psychologiques, voire psychanalytiques en vue, à gogo même, sur un ton décalé et fantaisiste.
L’art de peindre est affaire de regard. Un tropisme du voir en direction de la complexité du monde. L’art de raconter, de mettre en perspective que déclinent Françoise Roberts-Jones et Philippe Roberts-Jones (décédé en 2016) dans leur monographie sur Bruegel est l’œuvre de deux historiens de l’art doublés du regard du poète. Dans cette nouvelle édition d’un ouvrage majeur paru en 1997, au fil d’une abondante iconographie dont on saluera la qualité des reproductions, on découvre non seulement une monographie de Pierre Bruegel l’Ancien mais l’affirmation d’une méthodologie, d’une pratique et d’une pensée de l’histoire de l’art.
Juliette, 14 ans, est électrohypersensible. En résumé, les ondes la rendent malade. C’est pourquoi ses parents ont décidé de quitter Bruxelles pour une « zone blanche » ardennaise. De manière moins poétique, on dirait un « trou perdu ». Entre deux années scolaires, les voilà donc qui débarquent tous les trois à Varqueville.
1. Enfant terrible de la psychanalyse : l’expression qui fournit le sous-titre de l’ouvrage est révélatrice. Dès qu’on s’intéresse à lui, Ferenczi frappe par son sérieux, sa sagesse, sa profondeur, ses scrupules. Il est vraiment le contraire d’un fantaisiste ou d’un provocateur. S’il peut être qualifié d’enfant terrible, c’est à cause de son aura de dissidence. Ce terme a servi, on le sait, à réprimer la liberté de pensée et le jugement critique, en Union soviétique. Il garde tout son pouvoir réducteur encore aujourd’hui. Ainsi le nom de Ferenczi, en 2020, reste méconnu et même occulté. Ce n’est pas que l’idéologie contemporaine ait vraiment cherché à étouffer ce nom. C’est qu’il nous parvient à travers un brouillage des cartes analogue aux perturbations hertziennes qui visaient à entraver les émissions de radio Londres.
Lutin génial des Lettres belges, auteur de romans, de recueils poétiques qui font souffler un vent neuf sur les territoires du verbe (Mentir, Les morts sentent bon, Marin mon cœur, En vie, Fou trop poli, Fraudeur, Mongolie, plaine sale, Flânant…), Eugène Savitzskaya taille les mots comme un cueilleur, un oiseau afin de les ouvrir à la pâte des sensations. Livre fondateur paru en 1980 chez Christian Bourgois, Les couleurs de boucherie est réédité chez Flammarion (coll. « Poésie » d’Yves di Manno), précédé de l’envoûtant recueil poétique L’empire (L’atelier de l’agneau, 1976). Buissonnant la langue, ces deux textes la tordent vers l’organique, vers les pulsations de l’animal et du végétal. Faisant sauter tant que faire se peut la barrière entre mots et choses, Savitzkaya conte l’épopée des corps, des sueurs, des abominations et éblouissements de l’enfance. Cessant d’être un âge, l’enfance devient une catégorie de l’expérience.