Ce rêve étrange et pénétrant

Tris­tan ALLEMAN, Amériques, Tra­verse, 2024, 135 p., 16 €, ISBN : 9782930783468

alleman amériquesTris­tan Alle­man pub­lie des ouvrages poé­tiques et des recueils de nou­velles depuis une ving­taine d’années et voici qu’il nous donne un pre­mier roman qui ne renie rien de l’identité lit­téraire qu’il a con­stru­ite au fil du temps et qui lui a valu d’être remar­qué par des lecteurs exigeants.

Les pre­mières pages nous entraî­nent tout de go vers la des­ti­na­tion annon­cée dans le titre : nous sommes dans le Mis­sis­sipi, sur le pont d’un steam­er, nous apercevons des acteurs légendaires et nous emboitons le pas de Mozel pour ne plus le quit­ter au fil de ses errances entre­coupées de ren­con­tres avec Humphrey Bog­a­rt, Cary Grant, Rita Hay­worth et l’inévitable Marylin Mon­roe avec lesquels il devise et partage des fla­cons de Man­darine-Napoléon à la teinte exquise. Marchant dans la bru­ine, Mozel se sent suivi, c’est un taxi qui lui ouvre ses portes et l’invite à pren­dre place der­rière le volant. Le temps pour lui de laiss­er mon­ter une jeune femme qui s’assoupit bien­tôt, lui lais­sant le loisir de l’observer et de tomber sous son charme. Jusqu’à ce qu’elle s’éveille et demande à descen­dre, lais­sant le sou­venir tenace de son par­fum.  Cette ren­con­tre éphémère en rejoint d’autres, plus anci­ennes, aux­quelles elle se super­pose. Par­mi celles-ci, la sil­hou­ette de Françoise occupe la place de choix qui revient aux amours con­trar­iées. Et puis il y a Auréliane, bien réelle et présente, qui les rassem­ble toutes, mais dont la prox­im­ité estompe la magie. En l’aimant, il les retrou­ve, ni tout à fait mêmes, ni tout à fait autres, Amériques de tous ses rêves.

Il y a des échos de L’écume des jours dans ce roman où la réal­ité se dis­tend pour mieux épouser les sen­ti­ments. Ici, le ruban des routes se déroule sous vos pas, les per­son­nages vien­nent et dis­parais­sent, on fab­rique du par­fum à par­tir des corps amoureux :

La valise. Un fla­con. Un par­fum. Elle enroula un pétale humide sur sa hanche encore tiède, vint l’éponger sur l’ombre de Mozel et l’infiltra pré­cieuse­ment entre les reins inas­sou­vis de la fiole. Puis, cristalline, bru­misante, une larme per­la sur la joue d’Auréliane, per­la sur sa peau flo­rale, per­la jusqu’au fond de la petite bouteille et imprégna le par­fum. Une larme d’Auréliane. 

Les mots ne sont pas en reste dans cette équipée improb­a­ble dont ils sont le pre­mier ingré­di­ent : les néol­o­gismes fusent, les prénoms évolu­ent dans leurs sonorités et leur gra­phie. Inven­tive et hardie, l’écriture pousse les images au bout de leurs pos­si­bil­ités, libérant des métaphores inédites et auda­cieuses qui offrent un écho poly­phonique à ce réc­it dont la plume libre ravi­ra très cer­taine­ment les incon­di­tion­nels de la langue française.  

Thier­ry Deti­enne

Plus d’information