Merlin VERVAET, Le groupe de l’Ouest lointain, Lansman, 2024, 76 p., 12 €, ISBN : 978–2‑8071–0424‑2
Au début du 20ème siècle, l’Australien Douglas Mawson conduisit l’équipée du Groupe de l’Est lointain en Antarctique… (1911–1914). Plus d’un siècle plus tard…
Sur ces mots
Douglas Mawson recommence son dossier
en vérifiant soigneusement l’orthographe
en créditant chaque photo
précisant un à un
les points de leur futur parcours
listant les ressources nécessaires
le nombre de personnes qu’il devra employer
le nombre de chiens de traîneaux
l’équipement, passant du simple piolet au matériel de tournage
Son dossier est maintenant parfait
Douglas Mawson le dépose une nouvelle fois au Ministère pour la Relance et les Investissements Stratégiques chargés de la Politique Scientifique de Belgique
Il le dépose et attend de nouveau une réponse qui cette fois il en est certain sera positive
C’est négatif
Dans Le groupe de l’Ouest lointain, on suit Douglas Mawson, un Bruxellois au chômage qui découvre, sur Google Maps une hypothétique ancienne civilisation en Antarctique… Il se lance alors un défi d’existence, il va lui-même monter une équipe avec très peu de moyens pour découvrir ce mystérieux endroit. Mais, et ça en devient burlesque, son agent de chômage, son propriétaire… le suivent jusqu’au Pôle Sud. La course commence et la folie de la concurrence enfle. Qui arrivera le premier ?
Avec cette pièce, Merlin Vervaet signe le récit des péripéties d’un projet fou et peut-être salvateur. C’est sa première pièce publiée chez Lansman, après avoir signé déjà plusieurs textes… L’auteur s’est formé en interprétation au Conservatoire royal de Mons (Arts²) puis en écriture théâtrale et en scénario à l’INSAS de Bruxelles.
L’écriture dialogique de Merlin Vervaet passe souvent par des monologues croisés, des méditations proférées face au froid et à la solitude ; la langue de l’auteur tente de faire surgir des strates d’émotions et de réflexions comme des formes de points d’appuis plus larges à une méditation sur notre époque.
Le groupe de l’Ouest lointain rapporte une aventure d’exploration, de renaissance face à la nature glacée, l’angoisse, la mort, et la pièce avance, comme au théâtre, en accélérant ou ralentissant le temps. Nous ne sommes évidemment pas dans la cohabitation avec le vraisemblable, tout le récit navigue au niveau extrême de la vie. C’est l’esprit survolté qui anime ces hommes et ces femmes si souvent perdus. Ce n’est pas le lieu de la paix mais l’endroit des visions d’un désir radical de changement, même si c’est vraiment la merde comme le répète régulièrement Douglas Mawson. Ce n’est pas un rêve, c’est souvent un cauchemar, c’est une épopée tragique et désespérée, grotesque et comme un écho jailli des gouffres glacés de l’Antarctique.
Le désenchantement contemporain est probablement une des souffrances qui minent chacun, mais plus encore la jeunesse, en première ligne du grignotage de l’avenir. La pièce de Merlin Vervaet, sous la forme d’un récit éclaté d’une aventure apparemment désespérée, signe aussi, de façon métaphorique et épique, un appel à la redécouverte de notre monde et de celui qui vient. Les années 1950 avaient provoqué dans la littérature et au cinéma des épopées bien différentes mais toujours marquées par la confrontation aux limites et aux défis d’un embourgeoisement qui transportait le début de l’érotique de la consommation. Le chômage, la déshérence, le repli sur soi et une forme d’autisme collectif offrent aux auteurs contemporains et aux dramaturges un tout autre horizon.
Mais il s’agit ici aussi de ressurgir au lieu de s’engloutir. Le groupe de l’Ouest lointain est une pièce forte qui rend témoignage et interroge les capacités de résistance à l’effacement dans un présent répétitif et en manque d’oxygène.
Daniel Simon