Le Château des Mimou

Anne BROUILLARD, Les châteaux. Le pays des Chin­tiens, Pas­tel, 2024, 74 p., 19 €, ISBN : 978–2‑211–31332‑2

brouillard les chateauxSur une des pages de garde de l’album, un code QR. La réfrac­taire aux nou­velles tech­nolo­gies hésite ; la curieuse en con­fi­ance cède. S’immisce alors dans les oreilles une frag­ile mélodie, issue d’une boîte à musique, celle du « Château de Mon Cœur ». Face à tant de douceur, on aurait l’impression que chaque lamelle résiste puis cède sur des goupilles directe­ment rivées à notre pal­pi­tant. Une mer­veilleuse entrée en lec­ture, en adéqua­tion avec la mys­térieuse ambiance feu­trée et le charme nos­tal­gique, ensor­ce­lant et quelque peu désuet qui émane des Châteaux, le troisième opus du Pays des Chin­tiens.

En autrice atten­tive, Anne Brouil­lard prend la peine d’accompagne le lecteur et, avant de se lancer dans l’aventure, présente les lieux et les per­son­nages (déjà con­nus pour cer­tains). Chin­tia, con­trée imag­i­naire topographiée avec pré­ci­sion, com­porte onze régions. Dans celle du Pays du Lac Tran­quille habitent trois amis. Il y a Kil­liok, dont l’allure évoque les Moumines de Tove Jans­son, un « chien noir qui aime voir pass­er le temps en savourant son café » et qui se mon­tre plus attaché à ses amis qu’inspiré par l’appel d’un grand ailleurs. Véron­i­ca, quant à elle, (pré-)ado ent­hou­si­aste et volon­taire, « tou­jours prête à dépli­er une carte et par­tir explor­er le monde » débor­de de pos­i­tiv­ité. Pikkel Mimou, au bon­net rayé bleu et blanc tri­coté en laine de mac­a­roni­nos (indis­pens­able car, sans lui, un flou embrouillerait ses pen­sées et son être s’affaiblirait), le troisième com­père, vit dans un refuge au cœur de la Grande Forêt, un lieu-entité bien­veil­lant sur lequel-qui on peut compter…

Avant, le garçon résidait dans un chalet au Pays loin­tain, qu’il avait quit­té après avoir reçu une let­tre lui apprenant que le Château des Mimou l’attendait. Étrange mis­sive, sans adresse ni sig­na­ture, con­tenant seule­ment quelques mots et une clé. Poussé par de loin­tains sou­venirs et attiré par des hori­zons ances­traux, Pikkel Mimou, bien que cha­griné à l’idée de laiss­er der­rière lui son chez-lui à flanc de colline, s’était mis en route, à pied pour « percevoir le change­ment petit à petit ». Il est en effet des routes qui se par­courent lente­ment, intérieure­ment, et qui se sus­pendent par­fois par des ren­con­tres impromptues. C’est l’une d’elles que Véron­i­ca pro­pose à son ami de repren­dre, qui accepte avec joie. Direc­tion le Pays des Châteaux ! Tchou tchou !

Les châteaux recèle le tré­sor des plus grands albums : une richesse inouïe sous une appar­ente sim­plic­ité. La nar­ra­tion, aus­si bien textuelle que graphique, se présente essen­tielle­ment de manière linéaire et extérieure. Mais cette « régu­lar­ité » n’est qu’un leurre : la lec­ture est truf­fée de temps dis­tincts, d’approches orig­i­nales et de mini-ren­verse­ments stim­u­lants. Les per­son­nages (dont les sin­istres Nuis­i­bles, les curieux Bébés Mousse, les Chats Mys­tère et Miroir pour ne citer qu’eux) et les lieux (de gigan­tesques forêts et de petites villes, de vieilles bâtiss­es aux mul­ti­ples recoins et des parcs habités) éton­nent par leurs spé­ci­ficités. Pour ce qui est de l’action (décom­posée dans des cas­es de bande dess­inée ou sug­gérée en pleines planch­es illus­trées), elle suit son rythme pro­pre et ménage des ellipses que le lecteur investit à sa guise. Et que dire des dessins mag­is­traux de Brouil­lard (comme celui où Kil­liok savoure seul un breuvage caféiné, assis devant une baie vit­rée, le regard per­du dans une brume grise et opaque de silence) ? Une réjouis­sance pour les yeux qui se per­dent et l’esprit qui vagabonde ! Les châteaux, une œuvre hybride ouvrant à un univers tout en famil­iar­ité et en étrangeté, où intéri­or­ité, ami­tié et voy­age sont val­orisés dans la mesure où « ça nous per­met de nous retrou­ver »…

Samia Ham­ma­mi