Un coup de cœur du Carnet
Marc QUAGHEBEUR, Labiales, Lieux-Dits éditions, coll. « Jour & Nuit », 2024, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑493715–63‑0
Auteur d’une douzaine de recueils de poèmes depuis 1976, Marc Quaghebeur (Tournai, 1947) s’est voué en partie à une forme qui domina le paysage sous l’influence de la pensée de Barthes : la poésie minimaliste. Elle est moins une réponse à un épuisement de la littérature, de la possibilité de faire un récit, qu’un moyen de dire le vide existentiel de l’homme. L’écriture dite blanche est d’abord contre : contre la littérature du passé qui charrie des lourdeurs stylistiques et narratives, contre les belles-lettres, le beau style… Il y aurait une écriture du non-écrit, a dit Marguerite Duras. Dans la plupart de ses recueils, « […] la poésie de Marc Quaghebeur s’avère […] sans aucune complaisance sentimentale ou descriptive ; une poésie terriblement abstraite dans son objet, mais délicate et imagée dans son expression ; tragique par les thèmes devinés mais surprenante de pudeur ou de retenue ; une poésie où l’authenticité personnelle, toujours étonnante et détournée, touche les points essentiels de l’existence […] »[1]
[…] On peut […] identifier deux règles fondamentales de production textuelles dans la poésie de Marc Quaghebeur : la concentration linguistique, pouvant aller jusqu’à la pure lexicalisation précieuse du vers (défi de la belgité à la francité), et la dilatation symbolique, pouvant aller jusqu’à son explosion. […] D’une part le retrait, d’autre part le retour de ce qui a été retiré. [2]
Après Forclaz, L’herbe seule, Chiennelures où domine le dépouillement, Les carmes du Saulchoir, La nuit de Yuste ou ce récent Labiales offrent des textes plus narratifs dans leur ellipse même. Comme si le poème, chez Quaghebeur, oscillait entre une épure filiforme et un rapport surréel entre le titre et son développement. Labiales en offre des exemples accomplis ; cent vingt-trois vignettes y portent un titre que le texte n’illustre pas mais présente et suggère en son suspens :
L’hallucination
Un tissu noir ondule entre les arbres.
On dirait une veuve, alentie.
Le jeune homme se lève pour l’aider à gravir le raidillon.
Il découvre un parapluie grand ouvert, fiché dans les frondaisons.
On reconnaitra diverses sources biographiques, des événements personnels, un aller-retour entre la réalité et son dépassement. Cela donne aux poèmes leur humanité, leur évite d’être des objets verbaux désincarnés. La langue est précise, non précieuse. Quaghebeur a le sens de la mesure, du rythme, de l’élégance. En phonétique, les Labiales sont des consonnes articulées avec une ou les deux lèvres. Mais le terme, sous sa forme d’adjectif, sert aussi à désigner ce qui est relatif à la lèvre ou près des lèvres. L’expérience de la maladie, de la perte ou de la mort est évoquée ici par le fruit du souffle : la parole, le poème, la langue. À l’effondrement répond la foi, comme vie et mort ou verbe et silence sont les éléments d’une même dialectique. Entre mystère et clarté.
La foi.
L’homme est hors d’âge.
Il fait revivre les plus beaux vers engagés de sa langue.
Il est vêtu comme on l’était dans sa jeunesse, pour ce type de récital.
Les gradins sont clairsemés. Peu lui chaut.
Sa politesse, sa conviction ne connaissent pas le désespoir.
Aux spectateurs, il apparaît à l’égal d’une réincarnation.
Éric Brogniet
[1] Marie-France Renard, “À l’ombre de Michaux”, dans Sources, mai 1994, n° 14, p. 95–97.
[2] Ruggero Campagnoli, “Marc Quaghebeur et la belgité”, dans Sources, mai 1994, n° 14, p. 128–134.