Un coup de cœur du Carnet
Carmelo VIRONE, Margherita : une enfance sicilienne, Cerisier, 2024, 141 p., 16 €, ISBN : 9782872672516
Carmelo Virone, que les fidèles du Carnet et les Instants connaissent bien, alimente nos lettres de contributions qui associent volontiers combats d’idées et créations artistiques, à l’instar des Éditions du Cerisier en compagnie desquelles il nous revient aujourd’hui. Cette fois, il nous offre un récit consacré à la jeunesse de sa maman, Margherita, et il nous conduit sans détour en Sicile où sa famille puise ses racines, précisant :
Si l’on aborde la question de l’immigration, c’est généralement à partir du pays d’accueil. On évoque moins ce qu’ont vécu les émigrants avant de quitter leur terre natale. (…) Trop souvent par ailleurs, cette émigration est perçue comme une affaire d’hommes et de travail, en usine, au charbonnage.
Et de souligner dans la foulée que les femmes, surtout quand elles demeurent au foyer, sont les oubliées de la plupart des ouvrages, ce qui génère un exil double, « loin de l’enfance, à l’écart des récits collectifs ». C’est pourquoi, alors que sa mère était au crépuscule de sa vie, il s’est entretenu avec elle pour recueillir minutieusement ses souvenirs qu’il nous restitue, mêlant discrètement sa propre voix à la sienne. D’abord pour retracer l’histoire familiale inscrite dans le paysage d’un village proche d’Agrigento où les habitants tirent leurs seules ressources de l’agriculture et de petits négoces. Ici, chaque lire compte, certains connaissent le dénuement total et la faim. Si la solidarité entre tous pondère les écarts, l’espoir de connaitre un sort meilleur est faible en-dehors des possibilités d’émigration, d’abord aux États-Unis, puis notamment en Belgique, à la moitié du 20e siècle. Ses grands-parents prirent le bateau pour Ellis Island, ses parents le train pour la Belgique. Ce qui permit aux premiers de revenir au pays et d’ouvrir un petit commerce et aux seconds de rejoindre la région de Liège jusqu’à ce jour. En compagnie de Margherita, nous découvrons la vie quotidienne des villageois, les petits métiers, l’omniprésence de la religion et des traditions, les rituels amoureux très encadrés, le contrôle social serré. Elle évoque la période fasciste, le voisinage avec la mafia, la seconde guerre mondiale. Mais aussi les fêtes qui ponctuent l’année, la nourriture de tous les jours, la situation des femmes et des enfants, les relations familiales. Un monde qui n’est plus s’anime devant nous, avec ses joies et ses peines, qui nous permet de mesurer les changements immenses survenus en moins d’un siècle.
Les histoires de famille n’ont souvent plein sens que pour ceux qui en font partie. Parler des siens et en faire œuvre littéraire requiert un savoir-faire sans doute plus subtil que celui qui préside à une simple fiction. Carmelo Virone inscrit la vie de Margherita dans une perspective collective, notamment pour éclairer les mouvements d’exil actuels, tout en mesurant les spécificités qui ont forgé les destins des siens. Mais surtout il restitue son récit en laissant poindre les émotions qu’il suscite chez elle et chez lui, attentif aux expressions du visage, à la tonalité de sa voix. Il savoure les nuances apportées par la langue natale, les comptines et chansons qu’elle murmure et qu’il il nous traduit habilement, prenant soin de laisser poindre avec pudeur l’immense tendresse qui lie mère et fils, passé et présent confondus. Tout cela fait de ce livre une compagnie attachante et bienfaisante dont l’empreinte se glisse en nous et ne nous quittera sans doute pas de sitôt.
Thierry Detienne