Un coup de cœur du Carnet
Françoise HOUDART, La jubilation de l’ange, Préface de Michel Joiret, Bleu d’encre, 2024, 84 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–79‑6
Une lumineuse préface de Michel Joiret éclaire quelques-unes des pistes de lecture que lui inspire le recueil de Françoise Houdart. L’autrice renoue avec l’écriture poétique qu’elle avait délaissée après huit volumes (dont Arythmies qui lui valut en 1989 le prestigieux prix Gauchez-Philippot) pour se consacrer à son œuvre en prose, romans et recueils de nouvelles.
La poésie n’a jamais toutefois été absente de l’écriture romanesque de Françoise Houdart. Il suffit pour s’en convaincre de relire, parmi d’autres ouvrages, celui qu’elle consacra au peintre Victor Regnard Les profonds chemins, donnant au récit biographique romancé toute la puissance d’évocation que lui évoquaient les paysages ingrats du Borinage.
La jubilation de l’ange, l’ensemble qui donne son titre à l’ouvrage, s’ouvre en un premier poème où L’aube / se dresse / un arbre / planté / dans le front / l’oiseau se jette dans le vide. S’y trouvent réunies comme autant de couleurs vives jaillies hors de l’ombre, (…) la respiration / de l’univers / en marche entre deux écluses d’aube. Mais aussi (…) les laines démaillées / de nos hivers frottés / contre le flanc des nuits. Les fleurs, la lumière, les couleurs, la fuite du temps inspirent une écriture faite de nostalgie et de puissance, des scintillements de la mémoire et du tumulte des rêveries. On sait l’attachement de la poète à son terroir, dont à travers l’apparence glaçante et anthracite, elle dévoile la lumière et la chaleur. C’est sans doute de là que s’envole l’ange c’est-à-dire le poème : Ô mon pays / mon paysage d’infinie douceur / je te dis ce poème / pour que tu saches et ne saches rien d’autre / que l’entêtement des racines / à amarrer ton âme / aux sillons de la terre / où j’ai semé mes mots.
Le recueil se compose de deux ensembles. À La jubilation de l’ange, s’ajoutent les Effeuillements, poèmes courts, aphorismes parfois, surgissant comme autant de floraisons inattendues et tumultueuses. Il y a dans ceux-ci une mélancolie souriante, une bonté dans l’affrontement des jours, une tendresse rêveuse. Leur lecture donne à voir les tableaux que ces textes pourraient inspirer. D’un paysage ils attirent notre regard vers l’essentiel : et je voulais un arbre / vert et brun / tout droit au milieu de l’image et convoquent le cœur inquiet un arbre qu’on ne couperait pas / parce qu’on ne coupe pas un arbre / seul. Il y a aussi, traversant l’œuvre, l’entrelacement des écritures, poétique, picturale, musicale comme ici : le peintre exulte / des feuillages naissent à l’effleurement / du pinceau / chants d’oiseaux à travers la toile. Et souvent, jaillissement sans cesse renouvelé, revient l’image de l’arbre, symbole de la renaissance et de l’espoir : ne suffit-il pas d’un seul oiseau / pour que la terre se souvienne de l’arbre ou encore attendre / avec l’arbre / que l’écorce ne saigne plus / et que la sève rende au bois / sa mémoire des feuilles.
L’humour ou plutôt l’ironie douce n’est pas absente des Effeuillements, comme autant de clins d’œil complices et rassurants : votre montre / dit l’homme / combien en demandez-vous / je lui fis un prix forfaitaire / dont je déduisis les heures / écoulées.
On ne peut que se réjouir de ce double recueil et d’y retrouver la grâce singulière d’une poésie trop longtemps délaissée par l’autrice. Écrire / pour la délectation du mot / comme écouter le tableau intérieur / dans la jubilation du dévoilé / juste avant que l’image/ soit. Formons le vœu que cette injonction nous offre bientôt de nouvelles occasions de jubiler.
Jean Jauniaux