La geste de Sophia

Un coup de cœur du Car­net

Éléonore DE DUVE, Sophia, Cor­ti, 2025, 88 p., 16 €, ISBN : 978–2‑7143–1343‑0

de duve sophiaIncar­na­tion du com­bat de la vie sur la mort, Sophia danse entourée d’un drap blanc dans la pous­sière grise du chaos, fab­rique avec son fils des petits bateaux en liège qui flot­tent sur l’eau coag­ulée, cueille, ramasse, récolte, aime, peint, cui­sine, vagabonde et rit.

En botanique con­crète, les stig­mates per­me­t­tent la vie.

En quar­ante-sept tableaux, la tra­jec­toire de Sophia, ful­gu­rante, se des­sine en étoile. De la mort à la vie, elle ray­onne.  

Et le vis­age de Sophia n’est qu’une page. Elle tend les bras
écar­lates, en ellipse, elle busque les hanch­es, lorsqu’elle va vite, ses cheveux fins miment un soleil de con­ve­nance, elle doit tourn­er ron­de­ment selon sa règle, à en per­dre le con­trôle, elle répugne aux lim­ites.

Son avenir est une fic­tion, elle choisit de le créer puisqu’elle n’a pas le choix de le vivre.

elle met sur pied un monde unique

Sophia est une femme comme tant d’autres, dont le des­tin a été trop tôt brisé par une guerre. L’espace et le temps sont très flous. La toundra est men­tion­née dès la pre­mière page, mais aucune pré­ci­sion ne suiv­ra. Quant aux dates, leur absence tait aus­si les âges des dis­parus, de plus en plus nom­breux, à l’exception de ce bébé d’un an, mort le jour de son anniver­saire. Les reli­gions, une seule fois évo­quées, sont mul­ti­ples et vidées de toute sig­ni­fi­ca­tion.

C’est une guerre qui ressem­ble à toutes les guer­res.

C’est un tableau long, som­bre, dans la mesure où le ciel s’y appe­san­tit, en for­mant ses fan­tômes.

Les vic­times sont nom­breuses, les morts sont injustes, les mots sont uni­versels, la lit­téra­ture se fait monde, témoignage du trag­ique et tré­sor de beauté.

Les fleurs dépla­cent les images.

Et dans ce décor som­bre, le rouge du coqueli­cot et le jaune du chardon­neret éblouis­sent, en sou­venir d’un été tou­jours vert. L’émerveillement de Sophia face à ce qu’il reste de vie, ce sont les mots d’Éléonore de Duve qui le traduisent.

Elle fait exprès de dire des phras­es en vir­gules, pour exprimer non une idée qui avance non qui désosse, s’augmente ou se pré­cise, mais qui danse […]

écrit-elle en par­lant de Sophia. Et tout se passe comme si l’attention au monde et aux mots du per­son­nage se con­fondait avec celle de l’autrice.

Si, comme elle l’énonce, Il y a tou­jours un point où le lan­gage perd son empire, dans ce deux­ième roman, Éléonore de Duve ravive une langue poé­tique capa­ble de créer un univers résis­tant aux guer­res absur­des qui agi­tent le monde et rap­pelle ain­si la force de la lit­téra­ture.

 La geste de Sophia est une idée.
Tuer est une idée qui, mise en pra­tique, ne fonc­tionne pas.

Lau­ra Delaye

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