Jacques DEWITTE, La texture des choses. Contre l’indifférenciation, Postface de Fabrice Hadjadj, Salvator, coll. « Philanthropes », 2024, 208 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782706727023
Philosophe, écrivain, traducteur, auteur entre autres du Pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire, de L’exception européenne, de Kolakowski. Le clivage de l’humanité, Jacques Dewitte pose dans son dernier essai La texture des choses. Contre l’indifférenciation, les fondements d’une pensée ontologique qui, s’appuyant sur Aristote, réfute les mutations conceptuelles et sociales actuelles promouvant l’indifférencié. Composé de textes parus il y a une vingtaine d’années et de textes récents, l’essai se présente comme une réflexion ambitieuse sur ce que l’auteur appelle « la texture des choses » ou « la bigarrure de l’Être ». Nourri par Hannah Arendt, Husserl, Adolf Portmann, la poésie, l’architecture, la zoologie, l’ouvrage s’origine dans une interrogation sur le choix ontologique qui a prévalu en Occident, celui d’une pensée de l’être perçu comme constitué de formes différenciées, en soi (et non pas différenciées par l’exercice de l’esprit humain). Ce n’est pas l’esprit qui découperait un continuum en instances séparées. En soi, la nature se caractériserait par une organisation structurée, discontinue, qui sous-entend que les différenciations appartiennent en propre au réel.
Mon hypothèse est qu’il y a eu quelque chose comme une décision originaire, un choix ontologique premier de l’Occident, aussi bien gréco-latin que judéo-chrétien, concernant la manière de voir l’être en général ; une décision en faveur des formes différenciées contre la représentation d’un réel censé être constitué en dernière instance d’un substrat unique élémentaire, dont les formes différenciées ne seraient que de simples états, de pures apparences inconsistantes.
Contingent, non nécessaire, ce choix préjudiciel ne serait pourtant pas seulement le miroir d’une préférence subjective mais répondrait « à une tendance inhérente à la vie elle-même et ‘voulue’ par elle » : se différencier. L’Orient, le bouddhisme ont développé une tout autre vision du réel, de la vie en termes de processus dont les formes ne sont que les stases apparentes d’une puissance indifférenciée. Articulée sur les concepts de matière et de forme, la métaphysique d’Aristote traduit ce choix ontologique en faveur de formes substantielles, d’une différenciation intrinsèque entre les étants. La pierre angulaire de l’essai s’énonce comme une remise en question et une infirmation philosophique des tendances actuelles défendant les flux de l’indifférencié, voyant dans toute identité, dans tout Même, dans toute catégorisation une entreprise de domination de l’un sur le multiple, un avalement des différences. Notre époque se caractériserait par un renversement de la décision originaire de l’Occident.
Et donc, tous ceux qui sont encore attachés sentimentalement à des formes reconnaissables telles que des paysages, des espèces animales, ou bien des œuvres dans le champ culturel, sont suspectés de passéisme nostalgique ou taxés de naïveté ridicule (…) Une tentation et une séduction de l’indifférencié qui, à mon sens, sont une attirance pour la mort, pour ce dont la vie en tant que constituée de formes distinctes s’est détachée, bien avant l’émergence d’une existence humaine.
S’il ne doit pas être négligé, le risque d’uniformisation dont la pensée de formes différenciées et l’idée de typologies sont porteuses ne doit pas se solder par l’abandon desdites pensées mais par leurs inflexions dans le sens d’une articulation dialectique harmonieuse entre le Même et l’autre, d’une perception d’une altérité logée à l’intérieur du Même.
Aux côtés de la métaphysique d’Aristote, la phénoménologie de Husserl fournit des outils conceptuels à même de contrer l’élan tout à la fois philosophique et social en faveur d’un fond continu, informel, en deçà de la découpe en formes perçues comme des concrétions secondaires. Jacques Dewitte questionne l’œuvre d’Henri Maldiney, notamment au travers de ses textes sur Cézanne, du rapport que le peintre entretient avec l’École de Barbizon. À l’intérieur de la pensée phénoménologique, les analyses de Maldiney consonent avec une méfiance envers « l’eidétique du monde » : l’appréhension de choses en tant que choses rate la rencontre avec le réel et sa richesse phénoménale, lesquelles sont passées par pertes et profits, subordonnées à l’abstraction du concept. Plaidant en faveur d’un accueil de la veine texturée des choses, l’essai réagit conceptuellement à « la tentation de l’indifférencié », une tentation qui dessine un monde et un homme « sans qualités ».
Véronique Bergen