In Koli Jean BOFANE, Nation cannibale, Denoël, 2025, 352 p., 22 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 978–2‑207–18024‑2
Le succès d’un auteur le transforme en ogre de femmes. Faust Losikiya profite alors de recherches en Haïti pour fuir un #MeToo qui grossit contre lui en France. Pour son prochain roman, il souhaite voir jusqu’où peut aller l’analogie entre les peuples et destins haïtiens et congolais. Dès son arrivée sur l’île des Caraïbes, il reconnait son peuple d’origine.
Les gens d’ici ressemblent aux siens de façon frappante. Et ce peuple noir, que l’on appelait ayisien, avait été le premier au monde à parvenir, par les armes, à briser les chaînes de l’esclavage et à créer une Nation libre sur l’île de Saint-Domingue.
Le roman prend alors la forme d’un carnet de voyage temporel et mental entre les deux nations, où les rencontres avec des personnages réels et imaginaires permettent à l’auteur de tourner autour d’une boule à facettes opaques ; tant les souffrances agitent le monde qu’In Koli Jean Bofane dépeint depuis trois précédents romans.
En Haïti et Congo, il raconte un même labyrinthe boueux où la Mort, aussi une ogresse, se promène et seule s’y retrouve. Les couloirs mâtinés de briques d’or, d’argent, de cuivre, d’uranium, de coltan et de diamants sont des ruisseaux de sang, de chair, de cadavres sur lesquels danser.
U, Co et Cu, trois divinités prestigieuses vivant dans l’obscurité du ventre de la Terre. Elles sont primordiales : sans elles, la doctrine Nation cannibale est inopérante.
Sous prétexte de vivre mieux que leurs semblables, d’avides esclaves modernes de toutes les nations nourrissent la Mort sans discontinuer du labeur d’esclaves autochtones réduits à survivre.
« Ferme ta bouche, sot ! Tu connais Sarkozy, toi ? Tu connais Kagame ? De vraies gens à moi ! »
La Mort règne et les humains sont son arme la plus cruelle, ingénieuse et sûre. Elle n’a rien à faire et ne s’ennuie jamais devant un spectacle anthropophage qui ne connait pas d’entracte.
Un collier de pneu en feu sur les épaules, spécificité haïtio-congolaise d’une armée de citoyens sans arme, est une réponse judiciaire de la rue à la violence quotidienne qui éduque toute une population. Devinez qui ricane.
Niant ses propres capacités de réflexions, il avait trouvé plus opportun de passer du côté du bourreau ; surtout ne pas demeurer un civil. Civil nama ya soda (« Le civil est le gibier du soldat »), telle était la devise de la Force publique, qui s’est d’ailleurs pérennisée jusqu’à nos jours.
Autre possibilité du vil : Baron Samedi, esprit de la mort dans le vodou haïtien, peut faire pleuvoir sur mesure, maintenir la nuit trois jours, métamorphoser l’ennemi en zombie ; c’est-à-dire en esclave encore.
Les guérisseurs, les tradi-praticiens, les jeteurs de sorts, les technocrates de la chose ancestrale, tous se disaient prêts à attaquer (…).
Le roman Nation cannibale est peuplé d’hommes du cinquième jour, celui où le Seigneur a créé l’animal. Ce n’est pas l’humain du sixième jour avant le repos du septième. Et si la semaine ne comptait que cinq jours en définitive ?
Tu es ayisien, Faust. Le ventre d’où tu proviens, c’est le fleuve Kongo, tout comme beaucoup d’entre nous, tout comme un grand nombre des pouvoirs ésotériques que nous avons pris soin d’emporter avec nous dans les bateaux négriers.
Parti pour se documenter en Haïti sur ses frères, l’auteur, personnage du roman et l’auteur du roman semblent en revenir tout deux maraboutés.
Tito Dupret
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