Sylvia BÚHO, L’oie des moissons, Bleu d’encre, 2024, 69 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–76‑5
Ne rien dire et rester sourd aux mots. Se réfugier dans un néant, en apparence, salvateur et partant, se poser la question de leur pouvoir face à la perte, à l’absence. Voilà sans doute le sujet du beau récit en prose poétique que nous donne à lire Sylvia Búho dans cet ouvrage hybride, L’oie des moissons. Par le biais de cette « chronique d’une naissance oubliée », l’autrice signe un texte puissant, tendre et violent sur l’avortement. Une partition oscillant entre amour et souffrance à l’image de cette chanson que la narratrice compose pour l’enfant, essence ou graine perdues dans l’océan du temps.
J’avais initialement prévu de dédier ce recueil à l’essence même, à ma graine. Mais il n’est de poèmes vivants qui puissent exprimer mes sentiments. De la jeune femme que j’étais avant, il ne reste rien, ou si peu. Ta présence en mon antre, fit de mes vallées arides une terre fertile. Ton âme en orbite autour de la mienne aiguisa mes sens et mon rapport aux mondes. Nous voyageons ensemble de la matière à la source. Mon enfant originel, mon essence de bouleau, ma graine.
Le corps forcément est au centre de ce livre personnel, un corps indivis qui sera malgré tout écartelé. Le livre résonne d’une souffrance poignante dont le lecteur ne peut sortir que bouleversé, remué. Les descriptions nues qui disent l’écartèlement du corps, sa fracture, sa déchirure sont tranchantes et palpables. Mais la force du livre réside peut-être justement à l’opposé de cette déréliction, traversé qu’il est par le souffle ténu d’un espoir dont le récit, par petites touches lumineuses, entretient la flamme.
De la source de nos plaies béantes, il ne me reste qu’une allumette. De l’étincelle de mes intuitions, j’observe complice leur cité qui s’enflamme : — de cette braise, mes cendres et, juste ici, un olivier. Lorsque je ne sais plus écrire, je m’incline face à la mort.
Les images puissantes s’enchaînent, rapides, cinglantes sous la plume de Sylvia Búho. Une écriture, au-delà de l’expérience personnelle, qui révéle la douleur intime de ces femmes-rédemptrices, maternelles perdues, à l’image des filles du feu de Nerval et de cette Sylvie-Sylvia égarée dans les sortilèges de la mémoire.
Vague à l’âme de partage, de sueur et de corps haletants de désir. La petite mort, et puis la vie de ces femmes, flammes incandescentes, qui enfantent dans un silence un millier de microscopiques histoires.
Au bout de l’errance, du désenchantement, il y aura pourtant encore les mots qui se réveilleront, qui trouveront leur chemin parmi les petits papiers. Une bricole, un presque rien, quelques bouts de papier assemblés, collages de pacotille qui, peut-être, révèleront des couleurs nouvelles pour atténuer le carmin trop criant des plaies.
Rony Demaeseneer