Philippe LEUCKX, Petites notes, Lieux-Dits, coll. « Cahiers du loup bleu », 2025, 32 p., 7 €, ISBN : 978–2493715-85–2
La collection « Cahiers du Loup bleu », dirigée par le poète Jacques Goorma, fait la part belle aux auteurs contemporains et au format dépouillé au sein des Éditions Les Lieux-dits, créées par le peintre Germain Roesz en 1994 à Strasbourg. « L’idée des Cahiers du loup bleu est née avec l’évidence de toujours mettre en quatrième de couverture le dessin d’un loup commandé à une ou un artiste différent.e.s. L’aventure double ainsi la part poétique et plastique. Les poèmes viennent de poètes très connus ou inconnus et il en est de même pour les artistes », dit l’éditeur. Ici, les poèmes de Philippe Leuckx paraissent sous une couverture dont le graphisme bleu est de l’artiste Christine Valcke.
La nuit vient sans bruit
elle longe le mur
elle rameute l’ombre
elle de sang noir
elle vainc toute résistance
tout confort
elle retourne au sens
Entre ce dernier poème et le premier, ci-dessous, ainsi qu’à travers l’ensemble du corpus poétique, il existe un lien organique à la fois sémantique et lexical.
Peu de temps coule aux lèvres
je ne sais qui vient
dans cette fin de jour
il est loin le cœur
de ce qu’il a perdu
sans doute et si proche
de n’avoir
que de pauvres reliefs
à offrir
à la main qui écoute
Quelqu’un est venu, le jour s’en est allé, la nuit est tombée, ce quelqu’un désormais confondu avec la nuit, avec la perte, à la fois proche et lointain, s’énonçant au féminin à travers le pronom personnel « elle », désignant alors à la fois la nuit et l’absentée confondues en leur essence même désormais, l’une personnification de l’autre.
La main qui écoute est aussi celle qui transcrit, livrant passage à de pauvres reliefs tandis que l’absentée retourne au sens : écrire se fait ainsi à partir d’un manque ou d’une absence, la langue du poète étant toujours une belle étrangère, selon l’expression heureuse de Marcel Proust. C’est ce que semble nous dire le poème des Petites notes où l’on voudra bien entendre indifféremment comme une petite musique de nuit ou les notations éparses, mais non sans cohérence, d’une expérience du deuil. L’attente, la patience, le peu d’air, la déshérence, la solitude, la fragile présence, les mots tus, le silence et les occurrences phénoménologiques ou symboliques que sont le ciel embué, la lumière qui tremble, une façade noire, la nostalgie, l’automne, la mélancolie… tout nous parle d’une rupture dans un processus de vie, d’une perte, d’un irrépressible besoin de surmonter en l’affrontant comme on peut et rien de plus la perte d’un être cher ou la fugacité de tout destin humain en son bref passage sur la terre. L’adverbe peu ou l’adjectif petit/petite sont souvent utilisés, répondant ainsi à des substantifs comme silence, poudre, brin, ombre ou traces et des verbes comme poser en sourdine, s’éclipser, s’éloigner, frôler, attendre, se défaire… Ici encore, le poème comme Tombeau, en sa déclinaison contemporaine, est, peut-être, un viatique contre la fuite du temps, les leurres de l’histoire et de la mémoire, la fragilité d’un éternel tempus fugit.
Le chemin tourne vers la nuit
à peine grêlé de fièvre
on a pris la peine
et le chagrin
tout contre l’arbre
on s’est secouru d’un bref
souvenir
la plaie est profonde
les bords fragiles
ont lâché
oui il reste nos mots
poussière du chemin
Que ce soit au cœur du destin individuel ou de celui de l’Humanité, comme le suggèrent par exemple deux poèmes évoquant l’Histoire, l’un mentionnant Rome – on sait l’amour du poète pour l’Italie – et l’autre les drames actuels se déroulant à Gaza et en Ukraine, la mort est présente. Elle est une épreuve, une souffrance, une injustice même. Mais comme l’écrivait V. Jankélévitch dans l’œuvre magistrale qu’il a consacrée à cette question :
Du moment que quelqu’un est né, a vécu, il en restera toujours quelque chose, même si on ne peut pas dire quoi. Le « plus rien » est distinct à jamais du néant pur et simple. […] Il est sauvé de l’inexistence éternelle, sauvé pour l’éternité. Cet « avoir été » est comme le fantôme d’une petite fille inconnue suppliciée et anéantie à Auschwitz. Un monde, où le bref passage de cette enfant sur la terre a eu lieu, diffère désormais irréductiblement et pour toujours d’un monde où il n’aurait pas eu lieu. Ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été.
Le poème, en ce qu’il est fait de mots dits, déjoue alors ce qui est maudit.
Éric Brogniet
Plus d’information
À la Foire du livre
- Philippe Leuckx sera en dédicace à la Foire du livre le jeudi 13 mars de 14h à 15h, et le samedi 15 mars de 13h à 14h sur le stand 337.
