Nicole MARLIÈRE, L’homme-enfant, M.E.O., 2025, 118 p., 16 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑80700–498‑6
Théo est un chauffeur international de 38 ans qui vit toujours avec sa mère, Alice, une femme autoritaire et directive. Depuis le décès de son père, il a pris la décision de rester auprès d’Alice, qui lui servait au départ d’alibi pour ne pas s’engager avec une femme : il préférait vivre libre, sans femme et enfant. Un jour, il rencontre sur la route Vicky, une jeune femme handicapée qui fait du stop suite à une panne d’essence. Il lui prête main-forte et une relation amoureuse se tisse naturellement entre eux. Il passe la voir chaque week-end et peu à peu émerge en lui la possibilité d’un avenir heureux. Malheureusement, Vicky se fait de plus en plus pressante pour vivre avec lui et rencontrer sa famille, il décide alors de rompre, tiraillé entre son affection pour elle et son incapacité à franchir l’étape suivante dans la relation.
Vicky manque à Théo, même si c’est lui qui a pris ses distances. Nous le sentons écartelé entre son amour pour cette costumière originale et les critiques de sa mère, dont il ne parvient pas à se détacher. Il est désormais coincé dans le rôle qu’il s’est assigné sous couvert du devoir filial. Lui qui voulait éviter d’être piégé par une femme, le voilà piégé par sa mère et désormais par lui-même. Une subtilité lui échappe : sa mère est son premier objet d’amour et la façon dont elle l’aime détermine les liens d’attachement qu’il crée avec les autres. Le voilà porteur d’un héritage bien lourd à porter…
Parallèlement à son histoire, nous découvrons celle de sa sœur, India, prisonnière elle aussi de sa relation amoureuse avec Franco, un artiste bipolaire instable. Elle vit au rythme des cycles de son homme, tantôt vivant des moments de lune de miel, tantôt des affrontements violents. Mais il n’est pas si facile de quitter un homme que l’on aime, fût-il violent, surtout qu’il l’a aidée à se relever lorsque son mari l’a quittée et qu’elle a cru mourir de chagrin. La voilà bien malmenée par l’ambivalence de la dépendance affective…
Elle oubliait déjà les menaces, les violences de Franco. Pourtant, le souvenir qui rôdait autour d’elle la dégoûtait. Il mentait quand il pleurait, quand il se lamentait. Quand il chantait, il mentait. Malgré tout, elle l’inventait sous ses paupières baissées, l’espérait dans les voitures qui passaient sous la fenêtre, le désirait dans tous ses doigts vides qui ne savaient plus qui saisir. Elle voulait retourner vers lui, une maniaque qui retrouve sa folie, sa passion.
Dans L’homme-enfant, Nicole Marlière nous montre les ravages des mères qui aiment trop ou mal leurs enfants. Ployant sous cette blessure profonde qui les empêche d’être vraiment libres, Théo et India tentent de se dépêtrer de leurs tourments amoureux, alors que c’est leur origine qu’il serait plus judicieux de travailler. Quand Théo est acculé par la peur de perdre Vicky, il prend une décision radicale parce qu’il ne voit pas d’autre choix possible. Il y avait d’autres pistes de sortie, mais il n’en voit qu’une seule avec le prisme qu’il a hérité de son histoire.
Dans ce roman court au style fluide, où l’autrice prend soin de développer l’ambiance des scènes, Nicole Marlière nous invite à nous interroger sur deux questions fondamentales : sommes-nous réellement libres dans nos décisions ? Faut-il toujours souffrir d’aimer ? Le récit nous offre une fin d’une grande justesse, celle de la vie, dans tout ce qu’elle a de beau et de cruel à la fois.
Séverine Radoux