Quelle est la taille de… ?

Anne HERBAUTS, Matin Minet – Grandeur nature, École des Loisirs, coll. « Pas­tel », 2024, 48 p., 15 €, ISBN : 9782211338165

herbauts grandeur natureAnne Herbauts refuse de dis­soci­er le proces­sus d’illustration de celui de l’écriture, comme elle le for­mule ailleurs : « J’écris avec le texte et l’image, ou plutôt j’écris entre le texte et l’image. » Ses livres se con­stru­isent donc dans un même mou­ve­ment. Cette « fusion » des matéri­aux se perçoit notam­ment dans un dessin qui ne représente pas mais racon­te, ou encore dans des mots qui se dépla­cent sur la page sans se can­ton­ner à une place-miroir. Out­re cet aspect graph­ico-textuel dynamique, l’univers d’Herbauts est tra­ver­sé par de nom­breuses lignes de cohérence, entre autres son amour de la nature (qu’elle met obstiné­ment en valeur par divers­es tech­niques mêlant trans­parence des délavés et coups de crayons affir­més), son intérêt pour les petites choses du quo­ti­di­en, son ques­tion­nement sur l’insaisissabilité (du temps, de la beauté, de la lumière, etc.) et son tal­ent pour la créa­tion de per­son­nages drôle­ment attachants.

Dans Grandeur Nature, le matou Matin Minet (qui « se lève dès potron-minet quand vous dormez encore ») et le sym­pa­thique cha­rançon Hadek réap­pa­rais­sent pour inter­roger le monde, au détour de con­sid­éra­tions (d’abord) anodines sur la taille de ce qui les entoure (déjà un sourire nait en obser­vant leurs pro­pres pro­por­tions qui ne col­lent pas au réel (sup­posé) con­nu). Un jour, ils se réveil­lent ent­hou­si­astes au sou­venir de leur exploit de la veille. Matin Minet s’exclame en mor­dant dans son déje­uner (une tar­tine de con­fi­ture rouge qui donne l’eau à la bouche) : « On est mon­tés haut, hier, dans le grand chêne, pour voir ton lac. Au moins jusqu’à 800 mètres de haut ! » Hadek, plus pondéré, remet des per­spec­tives dans l’affirmation de son ami, en prenant pour repère la hau­teur de l’arbre, qui ne devait pas dépass­er la ving­taine de mètres. Le chat doutant (selon lui, l’arbre était immense, et le lac minus­cule), le duo se met en quête de con­fron­ter leurs impres­sions avec la réal­ité. Et quoi de mieux pour acter une dimen­sion qu’un mètre (ruban ou pli­ant, cha­cun sa préférence) ?

Munis de leurs out­ils et de leur curiosité, Matin Minet et Hadek quit­tent la mai­son-esca­belle et mesurent « tout ! Ou presque… » : un abat-jour, des pouss­es et des branch­es, Étour­di l’étourneau (rem­plumé de fierté à l’annonce de ses 24 cen­timètres), le bâton de Bob l’écureuil orange au bob vert vis­sé sur la tête (un beau 16 cen­timètres et 7 mil­limètres !), l’ombre de Copeau le lori­ot (tout à fait ravi de ses 18 cen­timètres). « Tout ! Ou presque… » avait sen­ti le cha­rançon car cer­tains aspects de la vie ne se jau­gent par en chiffres con­crets, à l’instar de l’ennui de Cousin Chafouin ou de l’amour des papil­lons Pas-du-Tout et Tout-à-Fait, mais égale­ment des êtres en devenir, n’est-ce pas, Midori ?

Dans cette cinquième explo­ration du félin et du coléop­tère, Herbauts, par ses illus­tra­tions et ses réflex­ions à la fois (fausse­ment) sim­ples et non défini­tives, con­vie à une balade organique et pen­sive qui encour­age à faire atten­tion à ce qui germe du minus­cule…

Samia Ham­ma­mi

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