Les cahiers de Pandore

Un coup de cœur du Car­net

Fran­cis GROFF, L’homme sous le toit, F dev­ille, coll. « Œuvres au rouge », 2025, 189 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87599–179‑9

groff l'homme sous le toitL’homme sous le toit com­mence de manière très feu­trée. Gabriel, sous l’œil de son chat, vaque à ses activ­ités de mod­éliste. Et la nar­ra­tion d’osciller entre tranche de vie et retours en arrière, portée par l’écriture flu­ide, alerte, effi­cace de Fran­cis Groff. Au pre­mier abord, un moment de bas­cule. Cet homme dés­espérait son épouse par la sub­mer­sion de ses maque­ttes de bateaux, son inca­pac­ité à pren­dre une déci­sion et à s’y con­former. Or voilà qu’il se lance dans la trans­for­ma­tion de leur gre­nier en « pièce à tout faire », où il trans­fère l’écume de ses pas­sions. En par­al­lèle, nous visi­tons ses sou­venirs, la manière dont il a raté le con­trôle de sa vie, ses trau­ma­tismes, ses impass­es.

Sous l’œil de son chat ? La sim­plic­ité émou­vante des faits est con­tre-pointée par l’orchestration de leur rela­tion. On passe du « Il » au « Je », de la dis­tance au plain-pied. Et il y a encore le regard dudit félin, qui s’avère instance nar­ra­tive, com­men­ta­teur de l’his­toire, des per­son­nages. Jusqu’à jouer un rôle dans le cours des événe­ments ? Il aime « l’homme sous le toit », mais il n’apprécie guère son épouse Cather­ine et pas du tout leur fille.

Un huis clos ? Un trio humain et un chat. Déjà s’infiltre la sen­sa­tion d’un malaise. Et on se rap­pelle soudain que l’auteur est Fran­cis Groff, l’au­teur-phare de la col­lec­tion poli­cière « Noir Cor­beau » chez Weyrich, où abondaient meurtres et sus­pens­es… On est à mille coudées des aven­tures gouleyantes de l’enquêteur bib­lio­phile Stanis­las Bar­ber­ian quand la pre­mière par­tie s’achève à la page 38 sur une série de points de sus­pen­sion, d’interrogation. Car le chat ne com­prend pas ce qui arrive à son maitre. Pourquoi ces larmes, ce cahi­er caché dans le nou­veau repaire, cette sen­sa­tion qu’un drame a tout ren­ver­sé ?

Bon sang, mais que lui arrive-t-il ? Serait-il devenu fou ? Ses yeux roulent dans ses orbites, ses mains trem­blent. Il réus­sit enfin à repren­dre le fil de l’écriture et, l’espace de longues min­utes, les lignes se rem­plis­sent.

Et si… Pour­tant :

Soudain, une voix s’élève depuis le rez-de-chaussée : « Papa, le dîn­er est prêt. Tu viens ? Nous t’attendons. »

Un deuxième roman !

La deux­ième par­tie épais­sit illi­co la matière nar­ra­tive, ouvrant un roman de mœurs, fau­fi­lant un thriller. C’est que le rebours déploie l’histoire d’un quatuor : Cather­ine et Gabriel ont eu des jumelles, Élodie et Élie, qui s’entendaient comme lar­rons en foire avant que…

Toute une vie famil­iale se déroule en quelques coups de pinceau, un bijou d’esquisse. Les temps heureux, la réus­site pro­gres­sive de Cather­ine, la rou­tin­i­sa­tion de Gabriel, le coup de canif dans le con­trat, la mononu­cléose foudroy­ante qui fauche Élodie, les soins mater­nels, Élise qui ne peut plus sup­port­er sa sœur, sa mère… Des séquences fort émou­vantes, qui recoupent, peu ou prou, les tra­jec­toires de nom­breux cou­ples, de nom­breuses familles… Avec cette par­tic­u­lar­ité d’un homme qui arrive à douter de ses capac­ités, à s’imaginer respon­s­able de cer­taines dérives. Jusqu’à essay­er de bien faire, de mieux faire…

Mais n’est-il pas trop tard ?

Thriller !

Le découpage est cinglant : qua­tre par­ties, dif­férentes per­spec­tives, des chapitres courts, dégrais­sés, ryth­més par des échos à l’irruption de l’imprévu, du drame. Lequel ? Et pourquoi ? Les pages défi­lent, on s’interroge sur la nature des événe­ments et des pro­tag­o­nistes, les secrets enfouis.

Jusqu’à ce que tout bas­cule véri­ta­ble­ment. Et que la nausée nous sub­merge.

Une grande réussite !

Fran­cis Groff avait séduit bien des lecteurs avec des romans policiers savoureux, alter­nant scènes ten­dues et douces-amères, vio­lence et humour, didac­tisme. Dans L’homme sous le toit, il va plus loin, resser­rant son écri­t­ure et sa nar­ra­tion, pous­sant per­son­nages et lecteurs insen­si­ble­ment vers l’abîme, mal­gré le charme étrange qui tran­scende les pages.

On est dans un roman psy­chologique, on effleure des thé­ma­tiques essen­tielles (la néces­sité de l’écoute, de la com­mu­ni­ca­tion, de la réal­i­sa­tion, de la remise en ques­tion ; la con­fronta­tion à la mal­adie, à la dépres­sion, aux mau­vais­es habi­tudes ; les lim­ites de l’expertise médi­cale ou de la lucid­ité parentale…) mais on tourne les pages avec avid­ité.

Jusqu’à l’uppercut final !

Philippe Remy-Wilkin

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