Archives par étiquette : père

Le féminin et la parole défaillante

Christine VAN ACKER, Je vous regarde partir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978-2-87406-680-1

On le sait, les femmes écrivains accordent une attention éminente à la relation entre l’enfant qu’elles furent et leurs parents, leur mère en particulier. Cette remémoration peut prendre diverses tournures, généralement plus proches de la récrimination que de l’idéalisation. Christine Van Acker, quant à elle, adopte une position tout en nuances, combinant le reproche et la tendresse, l’apitoiement et la perplexité, la souffrance et la joie de vivre. Plutôt que la formule du récit, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus fragmentaire, non sans analogies avec le journal intime – un journal inspiré en l’occurrence non par les faits actuels, mais par le souvenir des faits passés, de l’enfance de l’héroïne à la mort de ses parents. Je vous regarde partir, toutefois, présente une structure non pas diariste mais ternaire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évoquent le grand Départ et le deuil qui s’ensuit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’enfance. La dernière partie, enfin, cible la période du vieillissement et de l’agonie. Cette tripartition non linéaire montre clairement que, en matière de questionnement autobiographique, la recherche du sens est de nature foncièrement rétrospective : c’est après-coup seulement que, l’irrémédiable étant advenu, le sujet peut procéder à une tentative de bilan mémoriel et affectif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous appartenait pas ». Continuer la lecture

« Sam tu es indicible »

Christophe GHISLAIN, Sam, Albin Michel, 2019, 391 p., 21,50 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-226-43619-1

Il y a des mots que l’on peine à trouver. Ceux dont on croit qu’ils n’existent plus. Dans un de ses poèmes Walt Whitman évoquait un dictionnaire des mots inaccessibles ; aujourd’hui j’y cherche ceux pour te parler. Ça commencerait par Sam et ne serait suivi d’aucune virgule, ça fuserait, ça serait cinglant, plus affûté qu’une lame d’acier et aussi droit et clair. 

Sam, c’est le récit livré par Jerry, un trentenaire qu’un beau matin d’octobre Sam, sa compagne, a planté là, sans mot dire. Frappé de plein fouet par ce départ, il doit faire face au manque, vivre avec lui ; tout comme son fils, Tobias. Un tête-à-tête avec un fiston de cinq ans qui les laisse seuls, en prise avec l’absence. Jusqu’au jour où il décide de tout plaquer, saute dans sa Honda déglinguée et file chercher son petit : « Tobias s’est approché. A vu les sacs sur la banquette arrière et a demandé On va où ? Je lui ai répondu : On va chercher maman. ». Destination : « Sluttenavverden », le toponyme livré par Sam lors de son premier et dernier coup de fil, là où elle est allée. « Slutten av verden », le bout du monde. Débute alors un long voyage, un périple sans fin dans les fjords, les rivières glacées, sur les sols fragiles glacés, dans les tourbillons enneigés, les plaines de la toundra. Continuer la lecture

Christopher Gérard, le hors-père

Un coup de cœur du Carnet

Christopher GÉRARD, Le Prince d’Aquitaine, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 160 p., 19,90 €, ISBN : 978-2-36371-256-1

Au début des années 70, Georges Simenon dictait à son magnétophone l’un des textes les plus bouleversants de sa vie d’écrivain, la Lettre à ma mère. Deux ans après le décès de Henriette Brüll, le créateur de Maigret se mettait à interroger le néant, sans doute parce que la formulation des questions à l’adresse de cette femme, ô combien déterminante dans sa destinée, lui importait davantage que les réponses qu’il attendit de sa part, en vain, de son vivant. Continuer la lecture

Attentat identitaire

Joan CONDIJTS, Les sœurs De Vlaeminck, Genèse, 2018, 216 p., 20 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9791094689189

Les soeurs de VlaeminckQuatre ans après la sortie de L’homme qui ne voulait plus être roi (Genèse édition), Joan Condijts revient avec un second roman, une histoire de renaissance, de famille, Les sœurs De Vlaeminck.

Paris, 1995, une détonation. La vie de Julien Delorge bascule. Ses parents sont victimes d’un attentat. Vient alors le temps du deuil et de la nouvelle déflagration. L’analyse génétique est sans appel : ses parents ne sont pas les siens. Pour autant, dix années s’écoulent pour le jeune homme, désormais marié à son amour de jeunesse et installé à Londres, avant qu’il n’appréhende, avec la naissance de sa petite Pauline, sa réalité oblitérée par un sceau d’incertitude et qui recouvre d’un voile ses origines, projetant une ombre sur sa vie. Continuer la lecture

Un cœlacanthe devenu Orphée

Amélie NOTHOMB, Les prénoms épicènes, Albin Michel, 2018, 154 p., 17.50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-226-43734-1

Les prénoms épicènesPrétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e-s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes. Continuer la lecture

Du côté de la vie

Michelle FOUREZ, Elisabeth, en hiver, Luce Wilquin, coll. « Sméraldine », 2018, 114 p., 12 €, ISBN : 978-2-88253-545-0

Michelle Fourez, Elisabeth en hiverDepuis quelques romans déjà (Une famille, Adrienne ne m’a pas écrit…), Michelle Fourez semble s’être donné une ligne d’écriture (comme on dit une ligne de conduite) : explorer la psyché, le quotidien, les humeurs, les relations des femmes qui ont pour compagne la solitude. Des femmes, seules peut-être, seules mais pas exclusivement ; des femmes du côté de la vie. Sans se cacher de ses ratages, de ses douleurs et de ses duretés. Continuer la lecture

Familles décomposées

Barbara ABEL, Je t’aime, Belfond, 2018, 464 p., 19.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782714476333

abel_je t aimeJe t’aime, le nouveau roman de Barbara Abel, est construit autour d’un fait divers. Un jeune conducteur percute un car scolaire, tue un écolier de sept ans assis au mauvais endroit dans le bus, et meurt lui-même sur le coup. La police reconstitue sans peine la chronologie des faits et trouve rapidement les causes de l’accident : le jeune homme avait fumé du cannabis toute l’après-midi avant de prendre le volant. Continuer la lecture