Michaël LAMBERT, Le jardinier poète, Maelström reEvolution, coll. « rookleg », 2025, 83 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87505–522‑4
Par nature, l’écriture poétique se nourrit de contraintes formelles. Loin de devenir des entraves, celles-ci stimulent à la fois l’inspiration et la formulation. Dans le cas du recueil de Michaël Lambert, l’imposition ne concerne pas la forme, mais, comme dans un jeu, l’insertion obligatoire dans chacun des textes de trois mots que le jardinier poète aura glanés au hasard de rencontres.
Il s’agit pour Lambert de composer des « poèmes écrits en public avec les mots que les passants voulaient bien [lui] donner. ». Voici autant de défis qu’il a relevés entre avril 2022 et juin 2024, dont il nous donne à présent la « Récolte ». Au préalable, dans la première partie du recueil, « Mise en culture », il donne quelques indications sur l’ensemencement et la germination des poèmes : « Je fais pousser de la poésie / Dans des lieux improbables / Au cœur des villes / Dans des endroits de passage / Dans le nuage informatique / De rencontres en ligne. » Et puis, comme un programme ou un vœu, il partage la raison d’être de ce jardin poétique : Vivre en poète / C’est cultiver l’espoir / D’un jour / Vivre en poésie. »
Au moment de la moisson – la lecture du recueil – on se surprend à découvrir une cohérence inattendue entre les textes nés du hasard de trois mots offerts. Il y a bien sûr l’élan donné par ceux-ci, inspirant chaque texte : « Toujours un vers me vient / Une intuition / Toujours lui tendre la main / Lui offrir ma page ». Il faudra aussi, au moment de s’abandonner à la découverte du jardin, se souvenir d’un passage de la « Récolte » qui nous avertit autant qu’il nous encourage : « Ici rien n’est complexe […] Pas de littéraires mystères / Pas de vocabulaires abscons / Ici tout est invitations / À partager des vers ».
Chacun des poèmes est dédié à une des donatrices, un des donateurs de mots, à l’exception du dernier que le jardinier adresse à son double, poète, « qui n’en revenait pas d’en avoir reçu [autant] ». Il déplore la fatigue qui le gagne au terme de l’ouvrage, car que peuvent les mots / Contre les tumultes du monde ?
Celles et ceux qui ont confié les mots au poète guident notre lecture. Chaque poème leur est dédié dans une courte adresse comme à cette « petite fille qui cachait les lettres du jeu pour ne pas partir ». Surgit alors de cette absence un poème consacré au temps : « Un enfant espiègle avait volé le T / Et plus rien ne passait / car c’est le temps qui soudain manquait ». C’est le temps aussi qui mène au lendemain, au texte suivant, guidé par les mots de Gerta « simplifier-éliminer-classer » : « J’ai mis de la vie dans mon temps / Pris une page blanche / Et écrit le présent ». Plus loin, Palmyre, dont le prénom est déjà un poème, « rêvait de grandir […], devenir un jardin adulte ».
On ne pourrait ici citer chacun des destins que les mots offerts, transformés par la grâce du poète, évoquent : « maternité, exil, famille ». Il y a aussi les utopies, surgissant de ceux-ci : « paix-gratitude-amour-solidarité-aimer les gens »… Une carte du monde se dessine aussi qui va du Danemark au Burundi en passant par l’Espagne, accompagnant une géographie des prénoms Kristalna, Nafissatou, Thelma, Wolfgang, Kev…
On ne pourrait ici qu’inviter le lecteur et la lectrice de ces poèmes, à aller – comme nous l’avons fait –, s’émerveiller de la grâce sans cesse renouvelée d’un jardin aussi fertile, « quand Poésie / laisse passer / lumière ».
Laissons le dernier mot au poète, ces trois lignes qui ouvrent le recueil :
Pour faire pousser un poème
J’ai besoin de trois graines
Trois mots que tu aimes.
Jean Jauniaux
Un extrait du Jardinier poète
Extrait proposé par les éditions maelstrÖm reEvolution