La solitude des étoiles

Pedro CORREA, Le cer­cle des héros anonymes, Ver­so, 2025, 381 p., 21,90 €, ISBN : 978–2‑38643–134‑0

correa le cercle des héros anonymesLe nou­v­el opus de Pedro Cor­rea se présente sous forme d’un roman poly­phonique dont l’action se passe en 2017, avec quelques flash­backs qui per­me­t­tent d’étoffer les pro­tag­o­nistes et de mieux les com­pren­dre. Nous suiv­ons ain­si tour à tour la vie quo­ti­di­enne d’Elsa, Jonathan, Éric et David.

Elsa est une femme de cham­bre à l’hôtel Plaza à Madrid. Elle a quit­té un méti­er lucratif dépourvu de sens à ses yeux pour oubli­er un drame vécu il y a plusieurs années. À tra­vers elle, on décou­vre les cadences infer­nales avec lesquelles le per­son­nel doit tra­vailler dans le secteur hôte­lier. Heureuse­ment, elle peut compter sur l’amitié de Glo­ria, Pili et Manuel.

De son côté, Jonathan tra­vaille dans une grande banque privée de New York. Grâce à un don de soi démesuré, il a con­nu une ascen­sion ful­gu­rante, mais il dis­parait du jour au lende­main après avoir pris un avion pour Mia­mi, où sévit un oura­gan dévas­ta­teur. Sa dis­pari­tion coïn­cide avec la divul­ga­tion de doc­u­ments com­pro­met­tants révélant un blanchi­ment mas­sif d’argent dans la société pour laque­lle il tra­vaille. Jonathan est vite iden­ti­fié comme le respon­s­able et son patron lance alors à ses trouss­es Éric, un tueur à gages méthodique et dénué de tout sen­ti­ment.

Con­traire­ment à lui, ses proies avaient beau être dotées d’intelligences excep­tion­nelles, leur cœur finis­sait tou­jours par les trahir. L’humain au cen­tre de toutes les erreurs. On peut devenir quelqu’un d’autre, mais on ne peut jamais effac­er celui que nous avons été. Nos racines, nos liens du cœur. Barcelone. Il savait depuis longtemps que le vol vers Mia­mi était un leurre.

Nous lisons égale­ment l’histoire de David, un jeune étu­di­ant au tal­ent promet­teur dans une école de busi­ness à Barcelone. Son pro­fesseur, Luís Cortés, lui pro­pose de s’engager dans un pro­jet par­ti­c­uli­er : con­sacr­er sa vie, non pas à avoir un impact sur la société, mais à décider à quoi va ressem­bler le monde de demain, notam­ment en faisant tomber les décideurs décon­nec­tés du vivant, pil­lant sans cul­pa­bil­ité et en toute impunité les ressources de la planète. David est un idéal­iste, la ten­ta­tion est grande pour lui d’accepter cette propo­si­tion, mais il sait aus­si que ce pro­jet a un prix à pay­er : il devra tra­vailler comme un forcené, utilis­er les armes de ses enne­mis, chang­er de nom et d’adresse régulière­ment et rester sur ses gardes en per­ma­nence.

Son sen­ti­ment d’urgence de chang­er le monde l’emporte, mais il se sent régulière­ment usé par ses mis­sions. Il doit effec­tive­ment pass­er un test d’appartenance dans la société qu’il souhaite faire tomber (par exem­ple, l’usine Prim­tex qui emploie et mal­traite des enfants dans son usine au Bangladesh pour fab­ri­quer des vête­ments), faire par­tie inté­grante du sys­tème pour pou­voir accéder à son cœur et débus­quer suff­isam­ment de doc­u­ments com­pro­met­tants pour pou­voir dénon­cer avec pré­ci­sion la total­ité des agisse­ments fraud­uleux. Cha­cune de ses mis­sions néces­site plusieurs années pour arriv­er à son objec­tif. Il faut donc être patient, pru­dent et effi­cace. David est jeune, mais il est vidé et en colère, écrasé par le poids de sa respon­s­abil­ité et fatigué d’avance par la charge à accom­plir. Il com­met alors une erreur, qui pour­rait lui être fatale. Lui à qui il est décon­seil­lé de tiss­er des liens intimes, il laisse Elsa l’approcher et le touch­er par son human­ité…

Cette mis­sion qu’il venait de sabot­er à son insu. Sa crainte de ne pas avoir été à la hau­teur et de ne plus y trou­ver de sens à présent. De ne plus pou­voir invers­er la sit­u­a­tion, qu’elle lui échappe défini­tive­ment. Son déchire­ment entre ce que le pro­fesseur avait atten­du de lui, ce que lui-même attendait, et ce dont il était en réal­ité capa­ble. Sa frus­tra­tion et son impuis­sance face à ce monde qui lev­ait tant de douleurs. Pour­tant, au fur et à mesure qu’il par­lait, ces peurs, cette rage et cette douleur qui parais­saient insur­monta­bles lui sem­blaient s’atténuer au con­tact d’Elsa. En la regar­dant, il venait de com­pren­dre la dernière parabole mys­tique du pro­fesseur. C’était grâce à leur lumière qu’ils vain­craient les ténèbres. Et Elsa bril­lait comme un soleil à ses côtés.

Le cer­cle des héros anonymes est un réc­it écrit dans un style flu­ide et, sous cou­vert de la fic­tion, nous sen­tons un auteur engagé et légère­ment dis­si­dent qui ose point­er du doigt les dys­fonc­tion­nements sys­témiques de notre société, ce qui n’est guère éton­nant lorsqu’on a vision­né sur les réseaux soci­aux son dis­cours à la remise des diplômes de poly­tech­nique de Lou­vain en 2019. Dans ce roman, Pedro Cor­rea brouille habile­ment les pistes con­cer­nant l’identité de cer­tains per­son­nages, ce qui crée un sus­pense intéres­sant. On regret­tera toute­fois que cer­tains détails dévelop­pés ne soient pas exploités par la suite dans l’histoire.

Séver­ine Radoux

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