Un coup de cœur du Carnet
Carmelo VIRONE, Nous irons là, M.E.O., 2025, 136 p., 16 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 978–2‑8070–0507‑5
Quelques semaines après Margherita, un livre dans lequel il évoquait la jeunesse sicilienne de sa maman, Carmelo Virone nous revient avec un recueil de nouvelles, Nous irons là. À le lire, on ne peut qu’être touché une fois de plus par la ligne de force qui guide la plume de cet auteur à la curiosité insatiable, par l’intérêt qu’il porte à la vie des autres, à l’univers de leur langage propre, celui avec lequel ils parlent des passions qui les animent.
Mise à nu par ses célibataires nous parle d’Arthur, de sa difficulté à faire des choix, du sort qu’il réserve aux chaussettes esseulées, celles qui ne font plus la paire, celles abandonnées par les autres, mais aussi de l’énergie qu’il déploie à leur retrouver leurs semblables, des astuces qu’il met en œuvre pour ne pas s’en séparer en cas d’échec.
Avec Shave & Cut, nous entrons dans le monde des coiffeurs et barbiers, de ceux et celles qui manient les ciseaux, les rasoirs et l’art de converser avec des clients qui deviennent parfois des amis. Puis nous croisons avec lui une connaissance dont la silhouette rappelle celle de Jacques Izoard, qu’il rencontre dans une soirée littéraire liégeoise, et qui lui remet une enveloppe avec un manuscrit inédit d’un ami poète décédé il y a peu. Celui-ci lu, restent Les mots de loin et le malaise quant à la suite à donner …
Territoire 82 nous emmène à bord d’un tram bruxellois dans lequel l’auteur note ses observations, les conversations entendues, l’expression des visages entrevus. S’y entremêlent le dérisoire et l’essentiel des relations quotidiennes dans la promiscuité mobile et colorée. Autre ligne de tram, autre ambiance, avec Une aventure au-delà des limites, celle qui conduit à Molenbeek et que l’auteur emprunte malgré les mises en garde, pour le plaisir de la découverte, tous sens en éveil. Autre facette de l’altérité, celle des ZAD, les zones à défendre, où femmes et hommes investissent l’espace et vivent de débrouille et d’ingéniosité, réinventant la solidarité, bravant les menaces des investisseurs et des autorités pour laisser un espace de nature intacte. Des rencontres dont l’auteur et sa comparse Samsonne ressortent revigorés par la jeunesse et l’enjouement des zadistes d’Arlon et de Hambach (Au lieu du péril et Au centre du monde).
L’amitié fait sa place aussi dans ce recueil, celle nouée pas à pas avec un épicier bruxellois que l’auteur et ses collègues ont surnommé le Marocoin, qui perpétue l’art de la menthe fraîche et des en-cas délicieux (La cicatrice). D’autres visages s’imposent, celui de Ugo, un jeune homme qui flippe à la veille de son mariage et passe en revue sa jeunesse mouvementée (Adrénaline). Ou encore ceux d’un groupe de demandeurs d’emploi convoqués au Forem pour une séance de formation et de faux-semblants (Assertivité).
Plus futiles, les tribulations de l’auteur en recherche d’un sujet pour une demande de subvention à l’écriture (Comment j’ai raté ma carrière) ou le parcours d’Un bout de tissu que l’écrivain conserve sur son bureau, le magnétisme d’une photo ancienne d’un groupe de femmes trouvée dans le fouillis d’une brocante (D’où qu’elles viennent). Et pour clore le recueil, une bribe émouvante de la fin de vie de Margherita, alors que son amie Pina vient de murir dans l’incendie de sa maison (Pomme d’amour).
Au terme des 132 pages que couvrent ces 14 nouvelles, on ne peut qu’être impressionné par la richesse et la densité de ce recueil qui oscille entre Liège et Bruxelles. Carmelo Virone fait montre d’une capacité de renouvellement étonnante, car chaque narration marque en nous une empreinte distincte et profonde avec une économie de moyens qui force le respect. Au-delà de cette diversité, chacune d’entre elles est guidée par une vision du monde tout à la fois généreuse et lucide, maniant l’ironie et l’humour sans donner dans le cynisme. Le tout est porté par un amour cosmopolite des mots et de la langue que résume à merveille une de ces formules dont l’auteur a le secret : « Comme toute matière organique, les discours se sédimentent. Ils se superposent au fond de nos consciences pour former le terreau dont notre parole surgit. »
Thierry Detienne
