Daphné TAMAGE, Bruxelles, Arbre qui marche, coll. « Premier voyage », 2025, 160 p., 13,90 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9789998772496
Après avoir quitté Bruxelles depuis plusieurs années, la narratrice, Daphné, revient dans sa ville natale pour l’enterrement d’un ami cher, Stanislas Candrix. Un homme qui a changé sa vie, du moins son regard sur le monde et surtout sur le jazz. Elle a été son assistante jusqu’à ce qu’elle décide de quitter son pays, sa ville et son nom. On reconnaitra à travers les traits du défunt le journaliste Marc Danval à qui le livre est dédié. Après l’enterrement, alors que Daphné veut repartir au plus vite et prendre son train, on lui confie une mission : donner le petit chat de Stan à l’une de ses amies. Prétexte pour que Daphné Tamage nous entraine dans les rues de Bruxelles, de la place Sainte-Croix à la Basilique de Koekelberg, en passant par les Marolles, la place des Martyrs ou encore KANAL. Chargée de sa mission et accompagnée par une amie de longue date, Salomé, la narratrice explore la cité sous toutes ses coutures, nous conte son histoire, sa culture, ses événements et lieux majeurs. Au contraire de Daphné, Salomé adore Bruxelles et sait ô combien son amie aime jouer aux grandes tragédiennes.
Daphné pensait avoir arraché ses racines bruxelloises, mais elles repoussent sans cesse. Plus elle les déterre avec violence, plus Bruxelles lui revient en pleine figure et lui demande de faire table rase du passé. À travers son agacement pour cette ville – on pourrait presque parler de rancœur –, on sent peu à peu l’amour renaitre en elle. Car après tout, Bruxelles ne contient-elle pas « les photographies qui ont servi de support à son imaginaire » ? Ce n’était pas gagné vu les citations sur l’ennui en amorce du récit, telle celle de Baudelaire : « Grand mérite à faire un livre sur la Belgique. Il s’agit d’être amusant en parlant de l’ennui. » (Pauvre Belgique). Le touriste n’a qu’à bien se tenir ! Mais, que l’on ne s’y trompe pas, en se laissant guider, en se perdant dans cette ville cosmopolite, on tombe peu à peu sous son charme. Car oui, Bruxelles n’est pas une belle cité qui en envoie plein les yeux, mais une ville qui se dévoile pudiquement. Le récit atypique de Daphné Tamage nous accompagne dans cette découverte.
Entre les conversations au téléphone avec sa grand-mère – qui nous révèlent une couche supplémentaire, à savoir la cohabitation entre Flamands et Wallons –, les pensées qui poursuivent Daphné, ses souvenirs et ses fantômes, le lecteur découvre mille et une anecdotes sur Bruxelles : le façadisme, le drame de Verlaine, la vie de Jo Dekmine, l’ancien directeur du Théâtre 140, les joyaux architecturaux – l’art nouveau en tête auquel l’illustration de la couverture de Bruxelles rend hommage –, la littérature belge, le Palais de Justice, le documentaire Le dossier B., les dialectes bruxellois dont le vloms et le beulemans, l’autre côté du canal, le mouvement CoBrA, la Senne… Contrairement à ce que Brel avait écrit dans l’un de ses carnets : « Elle est dure à chanter la Belgitude », Daphné Tamage réussit brillamment l’exercice d’écrire la Belgique. L’autrice pointe quelques phrases emblématiques en les mettant en exergue tous les deux-trois pages et ponctue le récit de belgicismes et autres termes bruxellois.
Ce récit s’inscrit dans la collection, « Premier voyage » des éditions L’arbre qui marche, qui met à l’honneur des villes du monde, comme Barcelone, Bogota, Istanbul ou encore Tokyo. Des guides à dévorer comme des romans. On suit d’abord les pérégrinations de la narratrice sur une carte reprise en deuxième de couverture. Quelques exquises et intéressantes annexes complètent le livre : un lexique du « brusseleir de base pour les nuls » qui va de brol à stoemelings, en passant par les cramique, dikkenek et autres peï – Daphné Tamage n’oublie pas par-là les lecteurs français et étrangers qui auront ce livre entre les mains. L’autrice propose également cinq itinéraires à travers Ixelles, le Centre-ville, Uccle, Saint-Gilles et les immanquables des autres communes. Chaque parcours – bien documenté de diverses attractions, bâtiments, lieux culturels, cafés et restaurants où s’arrêter pour flâner, visiter, déguster ou terminer la soirée – s’accompagne d’un QR code qui renvoie vers une carte complète. Ces parcours ne manquent pas d’attrait et donnent envie aux Bruxellois de (re)découvrir leur ville.
L’autrice enchaine avec quelques chiffres pour illustrer son propos et décrire Bruxelles sous toutes ses formes. Elle termine son récit avec quelques conseils pour continuer le voyage du point de vue culturel (livres, films, chansons, peintures qui prennent la capitale comme terreau) et ses propres sources.
Émilie Gäbele