Philippe LEUCKX, Par les escaliers anciens, ill. Philippe Colmant, Coudrier, 2025, 68 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–072‑6
Dans ce recueil récent, illustré par quelques photographies de Philippe Colmant, autre poète du catalogue du Coudrier, Philippe Leuckx poursuit, sur le mode élégiaque, une méditation qui lui est familière de livre en livre. Le temps et la fragilité de vivre y occupent la place centrale et se lisent ici dans l’image de l’escalier : celle-ci revient à intervalle régulier dans cette suite de poèmes où c’est l’espace qui se charge de traduire la flèche du temps :
Toutes nos vies sont tissées
de trames et d’escaliers
étranges et volontiers obscurs
et si nous regardons bien
entre les murs et le ciel
tant de voies étroites
qui nous poussent
à lever le nez
à jongler avec l’air
passants de l’éphémère
Les escaliers sont anciens, obscurs, étranges, les rues se font venelles, ou faciles sans haltes ni dérives ; ailleurs ce sont sentiers qui forment une trame et les ruelles sont d’ombre… C’est bien d’un chemin de vie qu’il s’agit. Les souvenirs et la mémoire y font revivre des images, des scènes fondatrices, entre enfance et deuils, dans le passage des saisons et des expériences qui se succèdent sans que rien n’en donne à l’avance la clé ni l’énigme. Car :
On ne sait presque rien
on est passé sans voir
on a vécu comme les roses
on avait les yeux voilés
[…]
on a mal aimé
[…]
et pourtant par ciel clair
la vie n’est pas
si lourde
les mots pèsent
L’escalier est un axe vertical qui va du bas vers le haut mais aussi du haut vers le bas. L’image de la rose, de la pluie, de l’eau qui coule, le froid, la déshérence, la fugacité, le voile, l’étroitesse et l’impalpable en sont une facette, à laquelle, en miroir, répondent le ciel clair, la concorde, le vif, le large, la lumière et le vivace, l’image du jardin et de la rose encore : au fond, le poète, à la suite de Baudelaire, recherche le grand secret. On sait que dans Les Fleurs du mal, l’occurrence du secret est sans cesse présente, comme par exemple dans le poème « La vie antérieure », où le poète évoque « le secret douloureux qui me faisait languir ». Ce n’est pas uniquement dans l’énumération des réalités autobiographiques qu’il faut chercher le sens du grand secret : c’est dans l’expérience ontologique de la plus grande dépossession que le poète atteint l’essence du spleen et donc du secret. Cet innommable, pour le dire comme Beckett, sans cesse se dérobe à nous ; seul l’art en permet la sublimation à travers l’énonciation poétique. Cet innommable est à la fois la source et le fruit, le très bas et le très haut, le noyau de l’Être :
Les choses se mettent en place
doucement comme la vie
le temps cette pluie
qui vient avec les mots
cette brume aux yeux
parfois
on revient à l’improbable
secret perdu retouché
repris
cet amour de vivre
Il y a une fonction réparatrice, sinon cathartique parfois, dans l’exercice de l’art et donc de la poésie. C’est dire que Philippe Leuckx nous propose une œuvre tournée vers une forme d’épiphanie : ce terme dérivé du grec signifie la manifestation, l’apparition soudaine d’une évidence, compréhension soudaine de l’essence ou de la signification de quelque chose qui surgit. Ce terme possède un équivalent dans l’univers spirituel oriental, avec le concept de samadhi c’est-à-dire d’éveil. Au sens philosophique ou littéral, il signifie qu’on voit tout-à-coup la chose dans son intégralité, grâce à une nouvelle information ou expérience, souvent insignifiante en elle-même mais qui illumine de façon fondamentale l’ensemble. C’est cela que nous désigne le poème :
Dans l’entre-deux du jour
un murmure de rose
soudain sur la joue
un frémissement
d’impatience
devant la beauté
et l’échancrure du vif
Dans cet ensemble textuel, Philippe Leuckx évoque le territoire souvent illisible de nos existences, prises entre deux murs, entre sens et non-sens, joie et peine, désir et souffrance, chemins qui s’égarent et dont la trame nous demeure la plupart du temps aussi illisible que l’accumulation de nos souvenirs et de nos oublis. C’est dans le paradoxal appui sur la plus fragile et inattendue vision que réside pourtant l’ultime exorcisme : celui de l’acceptation de la perte, puisque « peu nous restera / même pas l’écume / des mots […] ». Mais cela fait toute la différence.
Éric Brogniet