Un coup de cœur du Carnet
Yves COLLEY, Signature infinie précédé de Peuples, Taillis Pré, 2025, 114 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87450–240‑8
Lors de notre rencontre Place Saint-Antoine à Bruxelles, Yves Colley a bien insisté : il ne se sent ni auteur ni poète, d’aucun statut ou étiquette d’écrivain. À l’entendre, il subit les mots plus qu’il ne le voudrait. Ceux-ci envahissent son esprit, s’imposent à lui depuis l’adolescence. Cependant, il a très peu publié. Signature infinie précédé de Peuples est le fruit de cinq ans au moins de ruminations inquiètes. Comme si les mots le torturent autant qu’il les triture pour obtenir ici une continuité de poèmes courts, présentant un récit à lire à la suite de pages très aérées. Ceci à dessein, notamment pour l’espace supérieur d’un tiers laissé blanc comme un ciel à (ne pas) atteindre et pe(n)sant.
Les villages de cette région n’avaient aucune forme.
On laissait couler, on vivait dans la sensation de l’écoulement jusqu’à devenir lui-même.
Cet extrait de Peuples illustre fidèlement la proposition faite du texte. Yves Colley y raconte l’humanité, l’écriture, l’encre coulant par paragraphes très aboutis, ciselés ; comme des os de cavernes faits icônes ou bijoux. Aussi comme si ces précis et précieux fragments pouvaient être gravés dans la roche de caves ou grottes à inventer d’ici quelques siècles et millénaires. Il s’y trouve en effet un sentiment à la fois originel, fondateur, transhistorique et surhumain. Ainsi va la suite de l’extrait :
Mais parfois ces existences se durcissaient, milliers de vies, insoupçonnées, empêchées de rejoindre leur quartier. Les mots les passaient au crible.
Alors, la poésie prend le relais sur l’essai anthropologique. Avec un succès extraordinaire car on dirait que l’analyse et la critique, réduites ici à la corde de mots à vif, sont néanmoins holistiques ; toutes les divinités universelles et locales par exemple rassemblées d’un mot, un seul et tout puissant.
Pauvres ces peuples ! Pauvres ! Ils auraient pu exiger le retrait de l’« œil ». Toujours rivé sur eux. Œil pourtant porteur de tant de promesses quand le courant l’emporte.
À partir de ce premier récit, le lecteur peut entrer en Signature infinie, titre miraculeux par un splendide oxymore. L’auteur avance désormais à pas de mots dans l’omniprésence de la langue ; tel un soldat d’écriture pour une guerre qui lui échappe, qui le dépasse. Celle civilisatrice. Chaque poème devient la munition d’une pépite.
Écrire :
On plante mes os.
J’accompagne l’ennemi que je ne reconnais pas.
Au travers de notre peau les lames m’enfantent.
Ainsi Yves Colley rebâtit-il Babel sous nos yeux renouvelés et passablement ahuris. Si l’humanité est un échec, c’est parce que le langage est un universel malentendu, une irrésolvable tentative de sortir de l’état de nature. Babel est notre limité destin, sans plus de progrès depuis le premier alphabet nous ayant apporté l’illusion d’une lisibilité du Monde. D’un monde qui échappe aux sens, à la raison, à l’union des deux.
Ni essai, ni poésie, ni récit, ni roman, il existe dans ce livre une narration respirée par l’espace entre les blocs de texte comme des briques de pisé filigrané, prêtes à reconstituer les premières villes.
Au silence j’ai réduit père et mère. La langue m’anime de leurs remous.
Tito Dupret