Un coup de cœur du Carnet
Eugène SAVITZKAYA et Babis KANDILAPTIS, Paysages. L’arythmie du temps, Yellow Now, coll. « Côté Arts », 2024, 128 p., 25 €, ISBN : 978–2‑873405076
Il y a une vingtaine d’années déjà, l’auteur d’On n’y voit rien, l’écrivain et historien de l’art Daniel Arasse (1944–2003) notait avec un fatalisme désabusé que la plupart des petites chapelles italiennes qu’il affectionnait avaient été restaurées. Autrefois, disait-il, on pouvait y passer des heures à regarder les motifs, les personnages, les détails, les couleurs passées, et les inscrire dans un temps lentement écoulé. Depuis les restaurations, l’entrée était monnayée et réglementée, le temps de visite réduit à un quart d’heure. Le visiteur voyait peut-être mieux les détails, mais il n’en avait plus le temps : on voyait mieux, mais on ne voyait rien.
Eugène Savitzkaya pour l’écriture, et Babis Kandilaptis pour les peintures, ont composé chacun séparément un dialogue à l’unisson, où les paysages peints de l’un et les mots en marche de l’autre donnent à Paysages. L’arythmie du temps une finition particulièrement soignée. Couverture cartonnée, format à l’italienne, une belle surimpression des couleurs or, argent, cuivre de Kandilaptis, transformant l’image des paysages ainsi restitués sur le papier, on a là un livre-objet singulier qui saisit d’emblée le regard.
« Deux êtres humains s’accordent », écrit Savitzkaya. « Des montagnes les séparent. Des bras de mer se reflètent au soleil et la houle porte leurs messages. »
Les deux amis (qui n’en sont pas à leur première déambulation livresque commune, voir Ici-bas, Yellow Now, 2018) sont en effet plantés à certaine distance l’un de l’autre. Savitzkaya se trouve à Cerisola, un petit hameau italien sur les hauteurs de Ligurie, quand Kandilaptis niche dans le village familial de Terpillos, au nord de la Grèce. Les premiers dessins de Kandilaptis là-bas remontent à ses séjours des années 1980, et d’année en année, jusqu’à ses dernières images (2024), cette « activité saisonnière » de saisir le paysage est devenue – au fil du temps ici également écoulé – une forme de rituel, donnant un caractère sériel envoûtant à l’ensemble visuel du livre.
Il s’agit de (re)garder non seulement en détail « la permanence des paysages », note Kandilaptis, mais aussi « celle des lieux, connus, vécus, pendant de nombreuses années et à des moments différents ». La notion de paysage s’étend donc dans le temps, la géographie, et les sujets : reliefs montagneux, sentiers ou chemins parcourus à pied, descentes vers des bords de mer, buissons épineux, cyprès, pins trouant le ciel. Éléments simples et naturellement vivants, qui proposent au lecteur une promenade poétique et méditative, sans aucun apparat ou discours. Le travail de l’artiste, entre figuration et abstraction, concourt à cette immersion-disparition volontaire – mais jamais totalement prévisible – du paysage à travers l’image qu’il en donne, lorsqu’il superpose des formes carrées ou rectangulaires sur les peintures ou dessins initiaux colorés. Pas de titres non plus, qui ancreraient trop fortement les images dans un statut inutilement topographique ou « touristique ».
Les courts textes en prose de Savitzkaya, qui ouvrent cet album, disent de suite la modestie qui importe aux deux protagonistes :
(Ce livre) pourrait se présenter comme un arpentage méticuleux d’une infime parcelle d’un globe à la fois familier et insolite, le lieu des phénomènes.
Dans les phrases de l’écrivain on goute à nouveau cette précision lexicale qui en quelques lignes délimite le ressenti visuel de sa propre marche, entre deux versants montagneux séparés par un torrent :
La crête à l’ouest est crénelée par la ramure des petits arbres. La crête à l’est est quasi dénudée et pierreuse. Les rochers émergent de la forêt, gris et pour la plupart pointus.
La marche vouée à l’écriture ouvre la voie à l’observation des éléments naturels, à la lente prise de conscience d’un moment du présent. Une semblable attention du regard de l’écrivain sur le paysage touche à un autre paysage, peint par Kandilaptis à des centaines de kilomètres de là :
Il y a peut-être un chemin qui joint Terpillos à Cerisola sur une courbe de la croûte terrestre entre les troncs des arbres. On le voit d’une fenêtre ouvrant sur le vide de l’air.
Tant dans les textes que les peintures, les images d’une nature séculaire – faisant barrage au consumérisme touristique jamais nommé – imposent sa vigueur, sa rudesse, mais encore sa persistance dans la durée, l’éclat de ses lumières solaires, de sa végétation, de ses roches parsemées de mica. Si l’être humain est présent, rarement, c’est au titre de planteur d’arbres, mais avant tout, d’observateur. Avec Savitzkaya et Kandilaptis, la randonnée est idéale : on voit mieux, et on voit bien.
Alain Delaunois
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