Michel VAN DEN BOGAERDE, Suspension du prononcé, Coudrier, 2025, 66 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–073‑3
Ensemble de poèmes en vers libres, Suspension du prononcé offre au lecteur une bonne cinquantaine de textes poétiques, tous titrés, agrémentés d’œuvres picturales en couleur, illustrant ainsi le double talent de Michel van den Bogaerde, qui s’inscrit là dans une tradition bien belge des rapports chez le même créateur entre la plume et le pinceau. Laurence Brogniez, Paul Aron ou Claudette Sarlet ont analysé ce phénomène prégnant à travers l’histoire de nos Lettres et Charlyne Audin écrit à ce propos :
L’étude de la production écrite des peintres permet de repenser la question de la pluridisciplinarité et la représentation de l’écrivain belge comme « un peintre qui écrit » sous un jour nouveau. En effet, en Belgique, la traversée des frontières entre pratiques ne s’est pas opérée à sens unique : […] nombreux sont les artistes qui, à l’instar des écrivains avant eux, se sont laissés tenter par l’« Autre côté » de la création.
C’est d’ailleurs une spécificité des éditions Le Coudrier de faire collaborer dans leurs productions éditoriales des poètes et des artistes visuels. Ainsi van den Bogaerde est un artiste utilisant l’encre de Chine, l’huile, l’aquarelle, la gravure, la chalcographie ou la lithographie. Il fut l’élève, dans ces différentes disciplines, de Jean-Paul de Moor, Yves Sollanders, Geoffrey De Volder, Anne Dykmans et de Rudolf Broulim. À la fois figuratives et paysagères, architecturales et fantastiques, ses œuvres sont tantôt richement colorées, tantôt stylisées soit dans l’épure colorée même soit par la coexistence du noir et du blanc. Dans les œuvres choisies pour accompagner ici les poèmes, le rouge est majoritaire à l’exception d’une seule œuvre à tonalité chatoyante verte mais aussi plus obscure. La figure humaine et féminine, dans un rapport méditatif et suspendu entre Éros et Thanatos, domine.
L’ensemble des titres est révélateur du propos : de la quiétude à l’ultime légèreté se dessine la méditation sur un récit inachevé : la vie.
Ai-je vraiment existé ?
Sans doute
Mais vécu ?
Et d’abord qu’est-ce que vivre ?
Tenir le livre journal du temps ?
Ou n’en tenir aucun ?
Méditation sur le temps, bilan existentiel, mise à distance : van den Bogaerde, avec un art très sûr de la simplicité et du coup d’œil, nous peint avec des mots l’infinie richesse et l’extrême humilité de tout destin humain. À l’heure du bilan final, qu’aurons-nous accompli et que restera-t-il à accomplir puisque l’homme est un désespéré rêveur ?
MEMENTO MORI
Dans l’attente un peu vaine
De l’événement que nous craignons le plus
Il y a des fissures d’espoir
Des gestes inaccomplis à terminer
Des frôlements souhaités
Avec l’inexprimable
La joie certaine d’être encore là
Et l’imaginaire qui dévale
Les escaliers d’Odessa
Pour rallier enfin
Les marins du Potemkine
L’exercice de la peinture et ses techniques, le rapport du peintre à son modèle, l’importance du coup d’œil et la phénoménologie des images, l’art d’une certaine mise à distance brossent ici un des axes de la poésie de van den Bogaerde : l’espace. Mais une réflexion plus philosophique portant sur le temps et l’impermanence en complète la profondeur. L’anneau de Moebius est un exemple structurant à cet égard. C’est une surface compacte dont le bord est homéomorphe à un cercle. Autrement dit, il ne possède qu’une seule face, et un seul bord, contrairement à un ruban classique qui en possède deux. Il apparaît dans de nombreuses représentations artistiques. Temps et espace sont ainsi les deux vecteurs d’une vacuité qui se présente à la fois comme obstacle et traversée, ou continuité des contraires. C’est peut-être là une métaphore de l’amour. Au-delà d’Éros et de Thanatos, le peintre et le poète ne désignent-ils pas le noyau de la vie ?
MÖBIUS
C’est un ruban
Que l’on parcourt
Tout un temps
Ou plutôt
Un temps donné
Au début
On ne regarde que
Ce qui arrive
Plus tard
Ce qui devra
Ce qui devrait
Advenir
De nous
Des autres
Du temps
De la nature
De ce futur
Un peu incertain
Puis
On commence
À regarder en arrière
À évaluer
À se poser des questions
Inutiles
À regretter parfois
Enfin
On subodore
Mais assez tard
Que ce n’est ni devant
Ni derrière
Mais sur l’autre face
Du ruban
Et lorsqu’on
Comprend
Enfin la torsion
L’aveuglante vérité
Nous tue
La poésie, l’art, l’amour qui naissent d’un éclair sont peut-être alors notre ultime liberté.
Éric Brogniet
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