La rencontre entre Masereel et Verhaeren

Masereel / Ver­haeren, Dia­logue en noir et blanc / Dialoog in zwart en wit, Textes bilingues de Christophe Meurée, Paul Aron et Hans Van­de­vo­or­den, Ed. Emile Ver­haeren­mu­se­um, 2025, 80 p., 18 €, ISBN : 978–9082533552

collectif masereel verhaerenAu nom­bre des ren­con­tres créa­tri­ces fécon­des entre un poète, un écrivain et un artiste, celle qui se noua entre Frans Masereel (1889–1972) et Émile Ver­haeren (1855–1916) occupe une place majeure. Davan­tage qu’un illus­tra­teur de la poésie, des nou­velles, des con­tes d’Émile Ver­haeren, Frans Masereel en est l’interprète, le lecteur graphique qui, non seule­ment, traduisit les textes ver­haere­niens dans des gravures sur bois, des dessins, des aquarelles mais réal­isa une œuvre graphique imprégnée par des thèmes, des motifs, des visions de l’auteur des Villes ten­tac­u­laires, de La mul­ti­ple splen­deur. Si Masereel a été exposé au Musée Émile Ver­haeren à trois repris­es, en 1963, en 1968 et en 1977, l’exposition actuelle déplace la focale en inter­ro­geant l’influence de l’écrivain sur le graveur. Une influ­ence, une con­ver­gence, des rap­proche­ments que Christophe Meurée, Paul Aron et Hans Van­de­vo­or­den analy­sent avec finesse dans le cat­a­logue.

C’est un an après la mort de Ver­haeren sur­v­enue en 1916 que le jeune artiste illus­tre cer­taines de ses œuvres : Quinze poèmes en 1917, Cinq réc­its en 1920 et Le tra­vailleur étrange en 1921. Le pas­sage d’un médi­um à l’autre, de l’espace du verbe poé­tique à l’espace graphique, la trans­la­tion d’un imag­i­naire à un autre s’opère sur base d’une com­mu­nauté de visions de la vie et de l’art : le paci­fisme de Masereel, ses con­vic­tions anar­chistes, ses engage­ments con­tre la Grande Guerre, la mis­ère rejoignent les préoc­cu­pa­tions sociales, human­istes, les opin­ions pro­gres­sistes de son ainé. Sans être, stric­to sen­su, au ser­vice d’un idéal poli­tique, en prenant garde à ne pas être assu­jet­ti à un pro­jet d’émancipation socio-poli­tique, pour l’un et pour l’autre, l’art doit s’éloigner de l’art pour l’art, trans­former les men­tal­ités, agir sur l’Histoire, men­er un com­bat révo­lu­tion­naire mod­i­fi­ant la société dans le sens de la jus­tice et de la lib­erté.

Recréer l’œuvre écrite comme l’analyse Roger Aver­maete cité par Christophe Meurée, c’est pos­er la gravure, le dessin sur un plan qui échappe à la sim­ple illus­tra­tion d’un texte source. Fidèle à l’esprit des poèmes, des réc­its (même « s’il paraît pren­dre des lib­ertés avec la matéri­al­ité pre­mière du texte » pré­cise Christophe Meurée), le style gravé, pic­tur­al de Masereel accentue, pro­longe, réori­ente des thé­ma­tiques qu’ils ont en com­mun — l’anticléricalisme, la cri­tique des dogmes, la pen­sée lib­er­taire — ou encore des appé­tences partagées pour le fan­tas­tique, le mer­veilleux.

Appel­er à la nais­sance d’un nou­veau monde har­monieux néces­si­tait la mise en œuvre de moyens d’expression inédits, l’invention d’un style qui rompe avec les codes de la représen­ta­tion réal­iste. Cette muta­tion rad­i­cale, Frans Masereel l’accomplit en dépor­tant la gravure vers un style expres­sion­niste, artic­ulé sur la vivac­ité des con­trastes entre le blanc et le noir. Le renou­velle­ment du fond (la cri­tique du clergé, de la bour­geoisie, des valeurs belliqueuses qui le relie à Ver­haeren) exige un dépous­siérage, un renou­velle­ment formel qui s’affiche dans les œuvres con­sacrées à l’écrivain dis­paru. Dans ce cat­a­logue riche­ment illus­tré, ryth­mé par les œuvres exposées, Christophe Meurée réflé­chit au geste masereel­ien d’illustration-recréation et de mise en page de textes de Ver­haeren, Paul Aron ques­tionne la façon dont la thé­ma­tique de la métro­pole chez Ver­haeren a influ­encé la représen­ta­tion de l’espace citadin chez le graveur et pein­tre tan­dis que Hans Van­de­vo­or­den con­clut par une analyse com­par­a­tive du thème de la Flan­dre chez ces deux artistes.  

Véronique Bergen

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