Un coup de cœur du Carnet
Ralph VENDÔME, Dans la tête d’Elton Munk, M.E.O., 2025, 194 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0522‑8
Ralph Vendôme s’est fait connaitre dès 2020 comme (brillant) auteur de nouvelles : des recueils au Scalde puis, déjà, chez M.E.O. ; des textes chez Lamiroy ou dans la revue Marginales. Dans la tête d’Elton Musk est sa première incursion dans le « long ». Comment va-t-il franchir le cap ?
Pas de malentendu possible !
Il est un des hommes les plus riches du monde, un des plus influents, le pape de la nouvelle technologie, l’empereur des paiements électroniques, le grand maître de l’espace (…) le théoricien le plus respecté de l’intelligence artificielle.
Il est bien question d’Elon Musk, mais une note préliminaire avertit : le roman a été écrit en 2021, soit avant… l’association à Trump et tout ce qu’elle a entrainé, modifié. Alors ? Le livre serait-il déjà daté ou propose-t-il une synthèse du phénomène, l’anticipation d’un basculement possible, autre chose encore ?
Un point de départ original
Elton Munk a fondé sa réussite sur son intelligence, or ne voilà-t-il pas que le « géant capable de transformer l’univers » perçoit un jour partager des idées répandues dans « le commun ». Il panique, contacte « le prince de l’assurance » pour… faire protéger son cerveau.
Derrière la farce, la mise à nu d’une posture humaine trop répandue :
(…) quand le monde nous paraît incertain, on se replie sur nous-mêmes et on n’écoute plus que les gens qui pensent comme nous.
En clair ? Munk se sent contaminé par la déferlante de lieux communs et de narcissisme qui submerge la planète, questionné sinon sapé dans tout ce qui l’a propulsé au sommet du genre humain.
La suite ?
L’assureur, pour minimiser les risques, veut faire expertiser Elton et l’envoie chez un cador de la psychanalyse. Et débute, pour Munk, un voyage à rebours vers ce qui l’a construit, ce qu’il est, lui qui, depuis des décennies, ne fait que foncer vers l’innovation, le futur. Direction Rosebud ?
Jusqu’où l’aventure inédite va-t-elle le mener, et les lecteurs ?
Une satire du monde contemporain
Le livre se lit avec plaisir, tant la narration est sautillante, les dialogues incisifs, le fond interpellant et la langue fluide. L’humour noir est omniprésent, la charge contre nos petitesses féroce. C’est que… Ce que traque en lui Elton est ce qui le rapproche de ses (de plus en plus) semblables : passer « deux heures sur les réseaux sociaux à lire les réactions à une photo postée la veille », se réjouir d’une flatterie, accepter de poser pour un selfie…
Face à lui, de plus en plus intime, la reine des influenceuses subit le phénomène inverse : au contact d’Elton, elle prend conscience de la futilité de ses activités, de l’incongruité de sa puissance.
L’émotion
Derrière les effets miroirs, le choc burlesque des contraires apparents, qui ne sont in fine que des élans légitimes radicalisés, se dresse soudain un appel humaniste. Pourquoi Munk veut-il oublier un inséparable ami de jeunesse ? Pourquoi une serveuse de bar miteux, au milieu de nulle-part, peut-elle, le prenant soudain dans ses bras, sauver l’humanité, métaphoriser un autre univers de cols et de pics ?
La réflexion
Si on examine la manière de raisonner et d’agir d’Elton, il y a un au-delà du rire et de la satire. Un exemple. On lui présente les problèmes « migrations » et « réchauffement climatique ». Loin de désespérer, qu’imagine-t-il ? Combiner les deux crises pour leur trouver une issue positive. Les glaces du Groenland ou de l’Antarctique fondent ? Voilà des espaces immenses qui se libèrent pour accueillir toute la misère du monde, en mode Israël ou États-Unis jadis. Un futur Eltonland à acheter au Danemark, sur le modèle des ventes de l’Alaska, de la Louisiane ou de la Californie ? Et sinon ? Mars !
Est-ce si bête ou naïf ? Devons-nous revoir nos perspectives sur le monde, leurs fondations ? Devons-nous, comme Elton, suivre le courant du progrès en essayant de le guider au mieux, d’en tirer le meilleur, en sachant que toute amphore a deux anses ? Le pari d’Elton fait écho au pari pascalien : il a décidé de parier sur l’intelligence humaine mariée à l’intelligence artificielle pour « aller de l’avant », sans cesse.
En contrepoints, le doute d’un « À quoi bon tout ça ? » mais aussi un appel à l’acceptation de l’identité multiple, voie d’entrée de la sérénité et de la paix, avec soi et avec l’autre.
Conclusion ?
Avec Dans la tête d’Elton Munk, Ralph Vendôme prononce la complexité du monde en juxtaposant simplicité, originalité, percussion. Et en faufilant la trame première dans une chambre d’échos.
Bref ? Un créateur d’envergure !
Philippe Remy-Wilkin