La littérature comme reconfiguration du donné

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, La lit­téra­ture, une réponse au désas­tre, Académie royale de Bel­gique, coll. « L’Académie en poche », 2025, 140 p., 9 €, ISBN : 9782803109982

watthee delmotte la litterature une reponse au desastreQue peut la lit­téra­ture ? Com­ment dis­pose-telle un espace imag­i­naire tis­sé par la fic­tion, qui soit à même d’agir sur le réel, sur le monde, sur soi, sur la pen­sée, les affects, les représen­ta­tions ? Dans son essai vigoureux autant que rigoureux, La lit­téra­ture, une réponse au désas­tre, Myr­i­am Watthee-Del­motte dresse une étude exigeante, pas­sion­née, de la manière dont la lit­téra­ture se pose comme un levi­er d’action, un dynamisme de forces qui parie pour une riposte au désas­tre. Le ques­tion­nement se découpe en plusieurs champs : une analyse de son rôle de témoin (du chœur antique de la tragédie grecque aux témoins intérieurs, extérieurs ou imag­i­naires), de ses con­tenus et des dis­posi­tifs lan­gagiers qui met­tent en forme ces derniers et une inves­ti­ga­tion des spé­ci­ficités du médi­um de la lit­téra­ture imprimée par rap­port au ciné­ma, au théâtre ou autre médi­um requérant un dis­posi­tif ver­bal.

La ten­sion sur laque­lle Myr­i­am Watthee-Del­motte pose son regard se définit par le point de ren­con­tre entre l’écriture et ce qu’elle nomme, dans un sens blan­chot­tien, le désas­tre. Méthodologique­ment, heuris­tique­ment, l’ouvrage res­saisit la lit­téra­ture, ques­tionne ses puis­sances et ses lim­ites à par­tir d’une zone extrême, à savoir à l’endroit où le réc­it apos­tro­phe le désas­tre, s’affirme à hau­teur d’un effon­drement dont il entend témoign­er, qu’il vise à éclair­er, recon­fig­ur­er, dynamiser, tran­scen­der, sur­mon­ter. C’est à par­tir de son dia­logue avec l’épreuve de la perte, du mal­heur, de sa con­fronta­tion avec la déban­dade du sym­bol­ique que la lit­téra­ture est approchée.

Tout n’est pas destruc­tible en ce monde ; quelque chose résiste à l’emprise du mal, que la lit­téra­ture peut pren­dre en charge. 

L’ouverture des pos­si­bles, l’expérience de lib­erté, la redy­nami­sa­tion de la pen­sée et des affects, le décen­trement de la vision, enfin, le pacte de partage avec le lecteur que des­sine la lit­téra­ture, Myr­i­am Watthee-Del­motte nous les donne à voir au tra­vers d’un vaste cor­pus d’œuvres qui met­tent en scène les prob­lé­ma­tiques traitées. De Moby Dick de Melville, de J’ai tué de Blaise Cen­drars qui étayent l’étude du témoin intérieur aux fig­ures de témoin de l’extérieur chez Sorj Cha­lan­don, aux témoins imag­i­naires chez Yan­nick Haenel (Jan Kars­ki) ou Hen­ry Bauchau (Le boule­vard périphérique), de la capac­ité à resym­bol­is­er l’inconcevable (Le lam­beau de Philippe Lançon) au réen­chante­ment de l’existence par le jeu lan­gagi­er (chez Nan­cy Hus­ton, Dominique Maes…), la lit­téra­ture est sondée sous l’angle des ressorts qui lui per­me­t­tent d’ouvrir des portes intimes au lecteur, de réin­suf­fler du sens, de la vie, de l’oxygène au sein de l’asphyxie, de riposter à l’adversité. Au tra­vers de cer­taines œuvres qui se posent comme une objec­tion au désas­tre pour repren­dre en la mod­i­fi­ant une for­mule d’Henry Bauchau (« Dans le champ du mal­heur, planter une objec­tion »), l’écriture, si, in fine, elle ne nous sauve de rien, tend pour­tant un radeau du salut sur lequel des lecteurs mon­tent. Une des puis­sances qui est la sienne s’appelle trans­for­ma­tion con­jointe de l’auteur et du lecteur au tra­vers d’une méta­mor­phose du matéri­au lan­gagi­er.

La lit­téra­ture engage un nou­veau rap­port à la langue qui offre dif­férentes pos­si­bil­ités de trou­ver des forces insoupçon­nées et de mod­i­fi­er par là le rap­port au réel lui-même. 

Que l’abîme, la déso­la­tion, le non-sens n’aient pas le dernier mot, qu’il y ait un résidu qui échappe au rav­age, à la tragédie avalant l’existence, tels sont les pou­voirs de la lit­téra­ture. Afin de rem­plir ces fonc­tions éthique, poli­tique, cathar­tique, l’activité lit­téraire doit repos­er sur un réquisit, une don­née préju­di­cielle dont rien ne garan­tit l’agissement, la péren­nité. Il lui faut avoir foi dans ce saut vers le sens, croire en cet arrache­ment à l’anéantissement, une croy­ance qui peut venir à man­quer au niveau col­lec­tif, hypothéquant le geste dont elle assur­ait l’affirmation. La fonc­tion tes­ti­mo­ni­ale de la lit­téra­ture est sub­or­don­née à cette foi dans la pos­si­bil­ité, de jure et de fac­to, d’une réponse au désas­tre. Sous un angle socié­tal, voire plus large­ment anthro­pologique, qu’adviendrait-il si, sous la fig­ure d’un cer­cle vicieux, le désas­tre, l’impossible répondait par avance à la lit­téra­ture en la pri­vant de l’étincelle qui catal­yse son exer­ci­ce ?    

Véronique Bergen

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