Célébration du quotidien

Gabriel RINGLET, Des rites pour la Vie, Albin Michel, 2025, 252 p., 19,90 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑226–50435‑7

ringlet des rites pour la vieFon­da­teur de l’École des rites, prêtre, écrivain, longtemps pro­fesseur et vice-recteur de l’Université catholique de Lou­vain, mem­bre de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, Gabriel Ringlet nous offre un livre de con­vic­tions qui retrace l’invention d’une voie autre, celle des rites dont l’essayiste est le célébrant. Une voie qui se tient au-dehors des rites ecclési­aux, des céré­monies offi­cielles de l’Église et des pra­tiques céré­monielles laïques.

Dans une démarche human­iste, d’ouverture, de dia­logue entre chré­tien­té, autres reli­gions et laïc­ité, entre les Écri­t­ures et la libre-pen­sée, il inter­roge à la fois son expéri­ence intérieure, celle d’un croy­ant qui fait de l’éloge de la fragilité une des pier­res angu­laires de sa pen­sée, et notre besoin de rites qui célèbrent les pas­sages de la vie (mariage, nais­sance, deuil d’un proche, mal­adie, crise intérieure…) afin de les inté­gr­er, de les sur­mon­ter en les sym­bol­isant.

Au tra­vers des réc­its de requérants (catholiques pra­ti­quants, croy­ants en rup­ture d’Église, non croy­ants…), Gabriel Ringlet nous plonge dans l’invention de rites de réen­chante­ment qui accom­pa­g­nent des événe­ments décisifs de l’existence, sous leur guise heureuse ou trag­ique. Anthro­pologique­ment, les rites – des pra­tiques haute­ment cod­i­fiées – assurent les moments de pas­sage d’un état à l’autre, lis­sent la dif­fi­culté d’affronter des seuils en les insérant dans un champ de sig­ni­fi­ca­tion, de sym­bol­i­sa­tion qui les dépassent. Le livre se déploie comme une invi­ta­tion à renou­vel­er la célébra­tion, à élargir l’espace de la rit­u­al­ité, à inve­stir ce dernier d’une spir­i­tu­al­ité. « Réen­chanter la parole », « Réen­chanter le sacre­ment », « Réen­chanter l’adieu », « Réen­chanter la liturgie », « Réen­chanter la nature », « Réen­chanter le rire » : les six chapitres révè­lent la manière dont l’École des rites répond au para­doxe d’une « demande rit­uelle crois­sante » dans un monde où les églis­es sont de plus en plus désertées.

Livre sur l’appel intérieur, sur la voix d’au-delà, venant de plus loin que le célébrant ou le poète, qui s’empare de ce dernier, Des rites pour la Vie témoigne d’une voca­tion de célébrant, un célébrant qui a insti­tué un espace céré­moniel où les gestes et les paroles redy­namisent ce qui bloque les flux de la vie, répar­ent les blessures, dépous­sièrent et revi­talisent des rites ecclési­aux con­ven­tion­nels ayant per­du leur sève. Que les voyageurs au pays des rites soient chevron­nés ou novices, qu’ils vien­nent du rivage de l’athéisme, de la laïc­ité, du chris­tian­isme ou d’autres reli­gions, les rites qu’ils sol­lici­tent sont investis comme des expéri­ences sub­jec­tives. L’importance (sociale, poli­tique, psy­chologique) des rites dans l’équilibre des écosys­tèmes indi­vidu­els et col­lec­tifs exige un sur­croit de créa­tiv­ité dans l’élaboration de pra­tiques céré­monielles qui, au plus loin des dérives com­mer­ciales actuelles, des kits spir­ituels que pro­pose le marché, pren­nent acte de la mul­ti­plic­ité des ter­rains qui appel­lent à leur célébra­tion. Là où nos sociétés réser­vent les rit­uels à des événe­ments, des dates excep­tion­nelles, Gabriel Ringlet en appelle à une célébra­tion du quo­ti­di­en (célébra­tion du rire, de la joie…). Face au désen­chante­ment du monde théorisé par Mar­cel Gauchet, l’École des rites met en œuvre un réen­chante­ment où le con­tem­platif le dis­pute à l’action.

La voix indi­enne con­duit tout naturelle­ment sur la voie de l’Arbre. Ce grand représen­tant du Vivant a tou­jours comp­té pour moi.
Je crois que l’arbre est humain.
Pro­fondé­ment humain. Et même par­fois, plus humain que les humains. 

De « l’arbre musi­cien, médecin » au chaman­isme amérin­di­en, de l’élargissement de la notion de sacre­ment aux réc­its d’histoires de célébra­tions, Gabriel Ringlet noue les rites et la vie, les pre­miers libérant, exhaus­sant les puis­sances de la sec­onde par leur exal­ta­tion.

Véronique Bergen

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