Cécile ASTACHENKO, Ce que cachent les jupes des filles, J’ai lu, 2025, 343 p., 8,80 €, ISBN : 978–2‑290–42262‑5
En 2023, Cécile Astachenko, une jeune inconnue, médecin dans une vie parallèle, publie un premier livre sous pseudonyme. Mais Ce que cachent les jupes des filles, au titre fripon, interpelle : finale du prix du Roman noir de la Foire du Livre de Bruxelles ; prix Suspense ; gros éditeur français, Prisma ; à présent, réédition en poche.
Un chapitre suffit pour comprendre. Trois pages initiales d’une densité peu commune, où se télescopent mille informations indicielles. Qui est cette Barbara écartelée entre l’événement qui explose sa vie et la volonté de la poursuivre comme si de rien n’était :
J’essaye de réfléchir, comme si tout allait bien. Il faudra que je m’avance dans les devoirs de vacances que nous a donnés M. Mertens, j’ai ma compétition de danse et Noël chez grand-papa, après-demain.
(…)
Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
La scène est chargée. Un médecin, le Dr. Leemans, repousse « la mère d’Hortense ». Des policiers, dont le « père de Claude », qui rassure sans se montrer convaincant. La mère de Barbara, une juge, intervient, s’interpose, s’énerve, elle qui « ne perd jamais son sang-froid ». Sa fille vomit.
Dès l’ouverture du chapitre 2, on bascule de 1975 à 1992…
Le pitch ?
Lors d’un bal costumé, Hélène Claes, « la plus jolie fille de l’école », disparait ; les recherches de la police restent vaines. Dix-sept ans plus tard, Hortense, sa meilleure amie, la trentaine à présent, tente encore de tourner la page. N’y arrive pas :
(…) les démons qui la hantaient (…) ne disparaissaient pas (…) ils restaient là, à distance, attendant un faux-pas, une erreur. Un indice.
Hortense aimait sa condisciple :
Hélène sentait toujours le soleil, la cerise et le caramel.
Et, ce soir-là, elle avait osé l’embrasser. Se mettant, « les » mettant en danger. Les a‑t-on aperçues ? Comment expliquer les bouquets de marguerites qui lui arrivent désormais, « en tout point identiques à ceux que lui faisait Hélène » ?
Hortense s’était éloignée de ses anciens condisciples, mais, persuadée que l’un d’eux la traque, est impliqué, elle accepte de renouer avec chacun, de participer à l’anniversaire de leur ancien professeur… sur les lieux du drame, dans un château :
Onze enfants devenus adultes, onze potentiels suspects, onze histoires à retracer.
Un thriller…
Des scènes courtes laissent en état de manque, distillent des éléments intrigants. Les points de vue sont démultipliés, les suspects… Il y a un parfum de Dix petits…, le bestseller mythique d’Agatha Christie. Un huis-clos, le passé des uns et des autres qui reflue… On se demande vite qui va s’en tirer, qui manie les ficelles… Tout en éprouvant une sensation délicieusement nauséeuse : quelque chose cloche, brouille la vision de l’enquête menée par Hortense.
… littéraire !
Cécile Astachenko s’avère une conteuse et une écrivaine. Dans le premier registre, elle livre un récit haletant, aux accents gothiques et fantastiques, qui ressuscite les brumes de nos enfances. Dans le second, elle laisse filtrer des saillies littéraires, dessine des personnages campés loin de toute caricature, en évolution, et les ancre dans des thématiques contemporaines : harcèlement, omerta, manque de repères, décomposition des familles, narcissisme, culpabilité, victimisation, rédemption…
Hortense !
L’héroïne s’imprime dans la rétine. Grande et mince, dans un inconfort maximalisé avec son corps, sa sexualité, le monde qui l’entoure. Mais osant se secouer et affronter ce qu’elle a fui jadis. Quelles qu’en soient les conséquences, pour elle ou pour autrui. La vérité. À tout prix. Quitte à soulever les secrets enfouis (sous les jupes des filles ?), les menaces qui convergent…
Une mise en abyme de l’humanité idéale ? Malgré les limites, les lacunes, les torts, se redresser et couper à la machette la jungle qui nous sépare de la lucidité, de la lumière… ou des ténèbres absolues.
En bonus : un clin d’œil aux années 70
Des paroles de chansons déploient la bande sonore d’une époque que notre jeune romancière n’a pas connue mais étudiée comme on prépare un roman historique. Sans œillère, car les Stones ou Queen percutent C. Jérôme ou Dalida !
En conclusion ?
Ce que cachent les jupes des filles est un premier livre prenant, un thriller « mémoriel » où l’atmosphère et la psychologie secondarisent l’action. Ce qui ne pose guère problème, tant le suspense agit, jusqu’au dernier coup de théâtre de la dernière ligne Et l’autrice, Cécile Astachenko, nous ménagera certainement de belles surprises à l’avenir.
Philippe Remy-Wilkin